Trintignant le pilote de bien des vies

Trintignant un nom qui résonne dans mes souvenirs d’enfance sans aucun lien avec le théâtre ou le cinéma où nous allions très rarement. Le Père Noël avait eu effet la superbe idée d’étancher ma soif de lecture en déposant dans mes déjà grands souliers un livre de la Bibliothèque verte. Un bolide rouge lancé à folle allure traversait la couverture. Maurice Trintignant contait par le menu la vie d’un champion ayant remporté les 24 heures du Mans. Une anecdote reste vive : celle d’Ascari, formidable pilote italien qui haïssait les chats noirs accusés de lui porter malheur. Il en aurait croisé un avant son plongeon au volant de sa Lancia dans le port de Monaco… C’est ainsi que l’on retrouve la futilité des destins. 

Il me faudra attendre des décennies avant que je retrouve un Trintignant au volant d’une automobile de course. Jean-Louis le neveu. Elle était rugissante elle-aussi : une Ford Mustang pour probablement l’un des films les plus réussis du XX° siècle. Ce Trintignant là, alliait la finesse, la pudeur, la tendresse, le doute, la fragilité d’un amoureux avec la fougue et la puissance du maître des chevaux de sa compagne de compétition : la Mustang . Cette œuvre, la plus réussie de Lelouch, a permis au grand public de découvrir le talent extraordinaire de celui qui a désormais rejoint sa fille martyrisée

J’avais dix-neuf ans et j’avais rencontré celle qui devint mon épouse. Nous sommes ressortis muets du cinéma Le Trianon imprégnés par cette histoire d’un amour profond, difficile mais tellement admirable. Serions nous capables d’aller aussi loin ?  La vie a donné la réponse. Jean-Louis Duroc et Anne Gauthier blessés par la dureté de l’existence avaient bien du mal à s’engager dans ce qui pouvait être une désillusion encore plus cruelle. La douleur de l’expérience antérieure était plus forte que leur besoin d’espoir. La mort rode en effet autour du couple puisque le métier de pilote de rallye implique la peur de perdre celui en qui vous mettez une nouvelle confiance. Elle était aussi dans les images des enfants, fruits d’un autre amour brisé. Poignant de délicatesse et d’analyse des vrais sentiments.

Trintignant étalait enfin dès ce film toutes les facettes de son immense talent. Sa voix sortant tour à tour du cœur ou de l’esprit traduit ce que sera sa carrière : une passion intériorisée pour le rôle qui lui est confiée. « Un homme, une femme » cette romance au titre simple mais révélateur de l’enjeu d’une rencontre entre de deux êtres meurtris, portée par la musique envoûtante de Francis Lai reste universelle. Impossible de revoir ce duo sans avoir le regard embué. Ni Anouk Aimé, ni Jean-Louis Trintignant ont pris une ride et l’immortalité leur est acquise au moins autant que pour Roméo et Juliette. 

La seconde étape se situe dans la Grèce des Colonels. J’étais devenu militant et donc persuadé que les combats pour la liberté constituaient le fondement de l’action politique. « Z » me rendit modeste. Le regard du petit juge d’instruction sans nom, réfugié derrière ses lunettes noires, vaut absolument tous les discours sur le courage qui doit animer les défenseurs irréductibles des valeurs de la justice. Trintignant incarne avec sincérité la solidité psychique, la force morale, la pugnacité d’un homme seul face au rouleau compresseur des régimes de la peur, de la honte, de la cruauté et du mensonge. Ce film franco-algérien a été réalisé par Costa-Gavras, sorti en 1969 est inspiré de l’assassinat du député grec Grigóris Lambrákis à Thessalonique en mai 1963, avec comme juge d’instruction dans cette affaire Khrístos Sartzetákis, qui deviendra Président de la République de Grèce de 1985 à 1990. Il a aidé à détruire une dictature qui se pensait à l’abri des aléas de la critique mondiale. Trintignant y affirme sa personnalité dure, implacable et résistante comme le roc. 

Un comédien humble mais habité par les rôles qui lui furent confiés a bouclé plus de neuf décennies sur une terre où il ne sentait plus très à l’aise depuis la mort de sa fille. Cette souffrance intime fut à l’image de sa carrière. Dans « Amour » il semblait boucler un parcours exceptionnel. il formait avec cette fois Emmanuelle Riva un couple d’octogénaires mélomanes confrontés au dépérissement de l’un des deux. A 81 ans, il incarnait un mari fébrile et veilleur, paniqué par une fin annoncée de ce qu’il avait pensé éternel. Les signes d’amour  entre cet homme et cette femme arrivés sur la plage étriquée, étouffante de la fin de leur parcours commun constituent dans le fond la suite de ceux de l’habitacle de la Mustang. Ils s’avanouissent  dans un partage encore plus fort et plus émouvant, plus éprouvant. Je pense souvent à ce film car il symbolise à nouveau le plus bel amour, celui qui doit subsister dans la difficulté au moment de la séparation. Trintignant bouclait selon moi « un Homme et une femme » comme la dernière page du splendide livre de sa carrière : en douceur, en nuances, en sincérité et en fragilité. 

Jean-Louis Trintignant restera l’anti-vedette et sa plus grande réussite aura été de devenir l’un des plus formidables comédiens sans jamais se départir d’une émouvante modestie. Sombre, menaçant parfois terrifiant ou émouvant ou énigmatique rarement comique si ce n’est pour des moments grinçants, il a été couvert de récompenses par le monde du cinéma. Mais la plus belle de ses victoires aura consisté à imposer sa stature de besogneux du septième art parmi ceux que l’on appelle les monstres sacrés. Qu’il vive la plus belle histoire d’amour paternel avec Marie… maintenant que le mot fin est écrit sur l’écran noir de leurs vies !

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6 réponses à Trintignant le pilote de bien des vies

  1. christian grené dit :

    Cette « Roue Libre » est à faire lire dans toutes les écoles. Pas besoin d’ouvrir les Cahiers du Cinéma. Tout est dit. Avec, en plus, cette touche de romantisme qui évoque l’enfance des jours heureux, pas ceux promis par le cadet Roussel dont le rouge n’a rien de Ferrari.

  2. J. J. dit :

    Maurice Trintignant, j’ai eu la chance de le voir piloter une Bugatti sur le Circuit des Remparts renaissant ( ce qui vaut à Angoulême d’avoir une place Ettore Bugatti).
    J’ai gardé sa photo alors qu’il vient de négocier le virage « Carnot ». Je l’avais peut être vu lors du premier Circuit en 1939, mais là je n’ai comme souvenir que celui que l’on m’a transmis, étant alors spectateur pratiquement inconscient !

    Bien que reconnaissant son grand talent, je n’ai jamais beaucoup apprécié Jean Louis Trintignant. Étant considéré d’un naturel facétieux, d’après mon entourage, je me suis effectivement mal accommodé d’un acteur que je n’ai jamais vu dans un rôle comique ou même simplement drôle.
    Comme prétendait Molière “C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ». Et j’apprécie les acteurs protée , tel Jean Carmet, par exemple, qui pouvait se livrer à de folles pantalonnades et tenir un rôle particulièrement émouvant dans « La Controverse de Valladolid » et où j’avais trouvé Jean Louis Trintignant parfaitement sinistre (il faut dire que le rôle de Juan Inès de Sepulveda, promoteur de la théorie des Untermenschen, développée plus tard par les nazis était particulièrement ingrat).
    De toute manière, j’ai pour principe primitif d’éviter les spectacles tristes et émouvants, on a bien assez d’occasions de vivre de sinistres et réels moments dans la vie pour éviter d’aller le faire au cinéma.
    Je pense en particulier au sort ignoble que les USA veulent réserver à Julien Assange pour avoir rendus publics leurs crimes de guerre..

  3. J. J. dit :

    Erratum : c’est Juan Ginès de Sepulveda, et non Inès !
    Errare humanum est, sed diabolicum perseverare.

  4. J. J. dit :

    Laure @ dans les commentaires d’hier : « Lamentable période choisie par Poutine qui nous y conduit tout droit… »
    Il faudrait essayer de voir plus loin que l’arbre qui cache la forêt.
    Certes, c’est la Russie qui a agressé l’Ukraine (en fait si l’on cherche bien, tout le monde a tort et personne n’a raison).
    Depuis 1945, les USA rêvent de faire la guerre à l’URSS : ils avaient envisagé, après l’armistice du mai 1945 en s’alliant avec les restes de l’armée allemande d’attaquer les « bolchevicks ». La disparition du maréchal Patton a mis à mal ce projet, mais ce programme a été remis à plus tard. Après la chute de l’URSS, le projet a été repris contre la Russie : non respect des accords de 1991 et expansion menaçante de l’OTAN.
    En fait ce sont les USA, (pseudo nation, hypocrite s’il en est) qui font par procuration la guerre à la Russie, par ukrainiens interposés, (on n’est pas directement impliqués et ce sont eux qui « morflent ») avec la complicité servile de l’union européenne.
    Alors, en y regardant de près, la menace d’une guerre mondiale est largement partagée, les étasuniens se croyant à l’abri des coups multiplient les imprudences et les provocations.
    Il ne faut pas oublier non plus que ce sont les USA qui se sont opposés à ce qu’une coalition menée par les contingents espagnols de soldats immigrés de l’armée française, aillent déloger Franco.
    Mais ça en ne l’apprend pas dans les livres d’histoire.
    ¡ Arriba la Republica !

  5. Laure Garralaga Lataste dit :

    @ à vous toutes et tous…
    Je ne sais si l’appel du 18 juin en est la cause… mais cette journée s’est soldée par une certaine fatigue qui m’a tenue à l’écart de nos échanges…
    La suite à après demain… !

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