Ici ou ailleurs (1) : Venise s’éveille… sans fard

Jusqu’au 15 août selon les jours, vous aurez moins d’actualité car je vais vous proposer une série de chroniques autour du voyage, qu’il soit très proche (on peut voyager à quelques mètres de chez soi) ou plus lointain (j’ai beaucoup écrit sur les lieux visités). Hier soir je suis rentré tard… Allez aujourd’hui suivez-moi pour le réveil de Venise. 

Il est six heures. La Venise oubliée des fourmis touristiques s’éveille. Les cris, les chuchotements, les vrombissements, les chuintements, le ronron fréquence basse des bateaux montent lentement vers le sommet des immeubles alors que la pluie fait des claquettes sur les toits ou sur les pierres plates des ruelles. Tout s’élève vers le ciel gris vénitien pleurant à grosses gouttes les amours perdues de l’été disparu sur les ponts enjambant l’eau glauque des canaux. Les conversations résonnent entre les façades vieillissantes des immeubles colorés d’ocre ou de pourpre comme pour narguer la décrépitude croissante des façades des palais princiers. Les briquettes décharnées n’en peuvent plus du ressac audible des bateaux-taxis ou des livreurs pressés car ils leur sapent plus que le moral. La nuit á neutralise le trafic.

La vraie vie reprend lentement, en laissant perler dans l’air encore plus humide qu’à l’accoutumé, le lancinant refrain des moteurs de hors-bords muselés par des pilotes soucieux de ne pas faire de vagues. Ils se succèdent sur un rythme plus soutenu ! La lumière bleue des ambulances « nautiques » rentrant de l’hôpital traverse les persiennes pour jeter une lumière froide dans le « coton » léger de ce matin épuisé par une température élevée et qui prend peine à se lever !

Les talons aiguilles mordent les pavages scandant un cheminement vers un boulot pour touristes lève-tôt. D’ailleurs on entend au loin la corne sourde des paquebots de croisière dans une queue-leu-leu de géants des mers profitant de l’absence des puces des canaux pas encore sorties de leur lit. Les mouettes clament au-dessus des toits ou en entrant dans la ville par ses artères aqueuses, leur mécontentement de ne plus trouver âme qui vive pour les nourrir! Elles étirent leur vol dans cet air frais que les pigeons pourchassés ont été contraints d’abandonner!

Il est six heures et la Place Saint Marc striée par des cheminements surélevés en prévision, s’ébroue en sachant que sa tranquillité ne sera que de courte durée! Les terrasses ressemblent à des champs de batailles prêts pour accueillir les envahisseurs. Les tables ont passé une nuit paisible ! L’expresso du matin n’est pas encore lancée ! Les chevaux en ont vu d’autres et, figés par le temps ils ignorent tout de l’heure ! Fiers et agressifs ils tentent de s’arracher à la pesanteur de leur destin pour eux-aussi affronter une nouvelle journée de pose pour mobiles, tablettes, objectifs photographiques désireux de saisir pour des laps de temps très courts leur célèbre immortalité.

Venise est vide. Venise, la vraie, se repose. Venise perd son statut de ville d’exception pour devenir celle de la modestie des destins. Passant indifférents devant un palazzio, jetant un regard distrait à ces tireurs de valises en quête d’un transport, cahotant sur les pavés disjoints ou sur des bétons râpeux, méconnaissant les secrets des nuits vénitiennes pour amoureux transis, les bosseurs du petit matin filent en chuchotant vers des destins ordinaires. Ils échangent à voix basse dès saluts, des nouvelles que les ruelles amplifient dans un silence servant de révélateurs à toutes les discussions.

Personne ne rentre vraiment se réfugier derrière une façade princière ou populaire après avoir fait la fête. Il n’y a pas de masques à faire tomber si ce n’est celui d’une cité riche, encanaillée et flamboyante qui n’existe plus lorsque les touristes sont partis. Les gondoles encapuchonnées pour préserver leur décorum de velours funéraire se dandinent, solitaires et encore inutiles sous le clapotis des vagues provoquées par le passage des monstres des mers ou des Fangio de la lagune. Le ton monte. La pluie se raréfie. Venise démaquillée sort du lit.

Son pont célèbre soupire déjà à la seule idée des millions d4objectifs qui lui volent depuis un siècle sa notoriété malsaine de couloir de la mort. Le Rialto s’essuie les rambardes où des cadenas tentent de constituer des grappes éphémères. Des dizaines de milliers de courtisans ne verront pas son lever banal. Il est réservé à celles et ceux qui arpentent ses artérioles pédestres où trouvent un taxi mal réveillé désireux de montrer ses dessous peu reluisants en se faufilant entre des immeubles décrépis ou orgueilleux.

Un enfant pleure. Une radio dispense des nouvelles forcément bonnes car on en saisit que des bribes joyeuses dispensées par le chant de la langue italienne. Les machines à café ont leurs vapeurs expresso. Le silence aussi doux que l’air s’évanouit ! Venise prend son masque de gala et entre en scène pour le carnaval quotidien dont raffolent les croisiéristes pressés, les promeneurs tout sauf solitaires et ce public de plus en plus nombreux ravi de trouver ce qu’il a vu sur les images glacées des catalogues touristiques. Il est temps de rentrer se mettre à l’abri ! Il est six heures et Venise s’éveille.

Ce contenu a été publié dans ROUE LIBRE ESTIVALE, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

7 réponses à Ici ou ailleurs (1) : Venise s’éveille… sans fard

  1. Cathy Michiels dit :

    Que de bons souvenirs de Venise ! Nous y sommes allés à une période où il y avait peu de touristes, après le carnaval mais avant Pâques. Quel bonheur de ne pas voir de voitures pendant quelques jours. Un endroit très original où les bus sont des bateaux, où les rues sont des canaux entrecroises de ponts où on peut visiter des îles comme Murano et Burano.. un lieu à voir. Je rêve d’y retourner.

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Cathy
      « Je rêve d’y retourner »…
      Faites vite avant que les bateaux mastodontes et monstrueux ne l’aient à nouveau engloutie !

  2. christian grené dit :

    Alors toi, mon cher Jean-Marie, comme Alain Juppé, tu as eu « La Tentation de Venise »?

  3. Laure Garralaga Lataste dit :

    « Une radio dispense des nouvelles forcément bonnes car on n’en saisit que des bribes joyeuses… »
    Tu es bien le seul à être aussi optimiste… !

  4. Mireille Tétrel dit :

    Très beau ce souvenir!Je suis allée plusieurs fois à Venise, en été , en hiver et chaque fois son charme a opéré…Chaque fois nous avons découvert de nouveaux quartiers, de nouvelles ruelles …Certains quartiers même en été échappent à la cohue des touristes et leurs selfies et c’est un bonheur d’y flâner en route tranquillité …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.