Ici et ailleurs (5) : le grand voyage vers le rêve de Khaliloulah

Chaque année l’Association Laïque pour l’Éducation, la Prévention, la Formation et l’Autonomie (ALEFPA) rassemble plus de 250 jeunes et moins jeunes représentant ses établissements français sociaux, médico-sociaux ou de soutien à l’insertion pour une semaine de partage d’activités sportives de pleine nature. Une volonté d’offrir aux publics différenciés dont elle a la charge (1), une opportunité d’échanger au sein de l’équipe retenue et de renforcer la découverte de l’existence des autres. Parmi ces participants, Ibrahima Khaliloulah Djitté a vite trouvé sa place. Ce jeune Sénégalais, désormais en contrat de jeune majeur après avoir été reconnu comme mineur non accompagné (MNA), observe avec un regard aiguisé tout ce qu’il se passe autour de lui. Rien ne lui échappe.

En quelques minutes le dialogue s’établit. Pas besoin de longues présentations. Hébergé dans la structure adaptée de Libourne cet adolescent a vite conquis tout l’encadrement par sa vivacité d’esprit, sa faconde, sa volonté farouche d’intégration et plus encore par son envie inextinguible de réussir. Tout comprendre, tout savoir, tout analyser : son avidité pour s’approprier les codes de cette société où il est venu chercher l’espoir d’un monde meilleur, impressionne au premier contact. La lumière de ses yeux parle pour lui. Il saura saisir sa chance. Il ne renoncera jamais à son rêve. Il le veut et il l’aura.

Venu de sa Casamance natale avec Nouha son demi-frère, Khaliloulah (il veut qu’on l’appelle ainsi) a quitté une famille nombreuse qui survivait avec l’agriculture dans le village de Diambaty. « Mon père était boulanger et polygame. Il avait deux épouses. Nous vivions dans la cour traditionnelle des grandes familles avec deux oncles paternels, leurs femmes et leurs enfants. Ils nous reprochaient d’aller à l’école française et de ne pas pouvoir participer aux travaux domestiques. Ils nous menaçaient et s’en prenaient à mon père. Il y avait des querelles sans cesse pour la religion et les études jusqu’au jour où le frère de ma mère est venu nous voir. A cause de nous il était question de divorce. » raconte celui qui vient de déposer, à un peu plus de 18 ans sa demande de carte de séjour en Préfecture.

« Il nous a assurés en 2010 qu’il allait tout régler définitivement. Ils nous a amenés en bus à Saint Louis et nous a confiés à un passeur » ajoute Khaliloulah. Parti dans une pirogue surchargée de la côte sénégalaise avec d’autres candidats à l’immigration, le duo a accosté à Las Palmas su îles espagnoles des Canaries en longeant la Mauritanie et le Sahara occidental. Le duo avait un pied en Europe… après ce voyage éprouvant de près d’un millier de kilomètres sous un soleil de plomb et sur un océan fréquenté par des navires de toute taille. Ce fut un voyage d’un millier de kilomètres effectué en longeant les cotes du Sénégal, de Mauritanie et d’une part du Sahara occidental. « Inch’Allah ! » lâche-t-il !

La seconde traversée fut plus paisible. Les autorités espagnoles les transfèrent vers un centre de rétention à Madrid. Le jeune Sénégalais se souvient « Nous ne parlions pas espagnol et nos études s’arrêtaient. Nous avons donc de nous-mêmes, décidés de fuir vers la France. Nous sommes arrivés à Bordeaux le 1° août 2020 par le train sans connaître personne, sans savoir où aller. Nous avons passé trois nuit sous la lune. Nous étions désespérés et déboussolés . Le service d’accueil et d’évaluation des mineurs non accompagnés nous a recueillis et mis à l’abri avant que nous soyons reconnus mineurs. » Des mois et des mois de doute, de patience et de résilience s’achevaient

Après le parcours légal sous l’égide du conseil départemental il est accueilli à Libourne dans le centre tenu par l ‘Alefpa. Il entrera l’an prochain en terminale au Lycée max Linder avec une farouche envie de poursuivre ses études. Khaliloulah ne plaisante pas : « chaque matin en me levant je pars en quête de la connaissance. Mes résultats sont bons. » Hier ce fut un grand jour. Il a abandonné ses copains sénégalais, pakistanais et sri-lankais prêts à participer aux ateliers sportifs (il est très affûté car il a vite intégré l’équipe de foot de son âge dans le club libournais) pour se rendre au service des étrangers de la Préfecture. De longues heures à attendre avant de déposer son dossier soigneusement préparé avec son accompagnatrice de l’Alefpa. Maintenant il lui faut attendre et il sait que ce sera long…

« Je veux faire de la politique explique-t-il très sérieusement car je veux rendre à la France ce qu’elle m’a donné ! » Khaliloulah a suivi avec passion les dernières campagnes électorales en regardant tous les débats. Il a même rédigé des synthèses savantes pour les transmettre aux encadrantes de la structure où il est placé sans pour autant les captiver. Son regard s’anime et il n’hésite pas à lancer la discussion : « Tu es un homme politique ? De quel parti es-tu ? explique-moi… ». Il vit tout à fond et sans préjugés. En fait il vient de (re)naître sur notre sol et de découvrir la paix et l’espoir ! Il ne s’en lasse pas. 

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2 réponses à Ici et ailleurs (5) : le grand voyage vers le rêve de Khaliloulah

  1. J. J. dit :

    Bel exemple d’intégration en marche.
     » Il a même rédigé des synthèses savantes pour les transmettre aux encadrantes de la structure où il est placé sans pour autant les captiver. »
    Est ce qu’il sera récompensé à la hauteur de ses ambitions et de son engagement ?
    La vie malheureusement engendre beaucoup de désillusion, et la politique ….
    Exactement le profil de ce que certaines préfectures choisissent sur de sibyllins critères pour demander leur expulsion , ce qui génère heureusement l’indignation et la mobilisation parfois efficace des proches.
    Tous les réfugiés n’ont pas la chance d’être ukrainiens.

  2. christian grené dit :

    Je ne vois pas quoi rajouter à ce qui est dit dans ce long billet du jour. JJ a dit le reste.

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