Ici et ailleurs (13) : et si le sens de la fête disparaissait ?

Les fêtes locales se raréfient. Du moins celles qui reposaient sur le partage simple de moments conviviaux tentant de rassembler toutes les générations d’un village. Elles ont disparu au cours de la dernière décennie comme se sont dilués dans le monde des souvenirs les bals champêtres ou les concerts de tous les niveaux. Comme le voudrait une adaptation de la chanson célèbre d’Aznavour sur les comédiens la venue des métiers forains n’est plus vraiment un jour exceptionnel. Ces itinérants des fêtes constituaient par l’originalité de leurs attractions d’alors les jeux vidéos de notre époque. La seule sensation rassurante c’est que parfois la pêche aux canards, le tir à carabine à plomb ou l’espoir de décrocher la queue de Mickey constituent encore des parcelles de bonheur pour les plus jeunes des enfants.

Non seulement les organisateurs de ces rendez-vous reconduits d’une année sur l’autre à la même date, se raréfient mais les règlements, normes, contraintes administratives achèvent ceux qui tentent de maintenir la tradition. « Cette année les bénévoles n’ont plus voulu se mettre aux fourneaux explique Véronique. Ils ont préféré faire appel à des professionnels pour assurer le repas. Jusqu’au dernier moment nous avons douté de notre capacité à retrouver les repères des années antérieures. » Un constat qui confirme que pour la vie locale la pandémie a modifié l’engagement associatif. Il s’étiole et en fait les fêtes locales sont devenues encore plus rares et peine à survivre en cet été caniculaire.

Vers 19 heures sur le site pourtant superbe et fonctionnel de Loupes, les tables parfaitement alignées face à la scène où répètait la troupe engagée pour la soirée étaient clairsemées. Chacun y allait de son hypothèse : « la chaleur ? » ; « la peur de la renaissance de la Covid ? » ; « un maque d’information ? » ; « la multiplication de l’offre en manifestations diverses ? ». Peu importe : le constat s’annonçait décevant. Il y a une décennie il fallait arriver de bonne heure pour espérer s’asseoir avant d’aller chercher son plateau repas. Là pas de file d’attente.  Peu à peu quelques dizaines de convives sont arrivés mais jamais la fréquentation a atteint son niveau antérieur.

Partout (sauf dans les grandes manifestations renommées destinées aux jeunes) le constat est le même : le ressort de la fête est cassé. La morosité se généralise. Elle pèse sur tout le système social. On le ressentait sur le terre-plein de La Gardonne. Une sorte de grisaille étouffe l’été 2022. C’est insidieux, impalpable mais l’enthousiasme n’est plus au rendez-vous. Malgré sa qualité le spectacle n’a jamais soulevé les applaudissements et le soutien habituels. Le public n’accroche pas comme si personne n’osait se lâcher. Les deux dernières années ont généré une perte du sens de la fête. Le repli sur des cercles de plus en plus restreints a tué le partage de moments conviviaux et l’intérêt pour le collectif « ordinaire ».

La fête locale offrait pourtant l’opportunité de se retrouver dans de larges repas familiaux ou dans ceux qui étaient organisés. Là encore la réalité sociale a réduit ces entorses à la quotidienneté. Il n’y a plus de largesses dans le budget. Il était assez significatif de voir des familles picorer dans la même assiette ou se partager un burger. Une crise sociale accompagne la perte de repères sociaux. Ce qui était normal paraît superflu. Une récente étude de la Fondation Jean Jaurès met en évidence que quatre Français sur dix ne partiront pas en vacances. Parmi ceux-là les dépenses seront en plus réduites au minimum car la rentrée s’annonce difficile. Ca se sentait à La Gardonne. 

« Notre fête, en dehors du repas qui reste du libre choix de chacun, reste entièrement gratuite expliquait une organisatrice. Et pourtant les gens ne sortent plus et continue à vivre comme il le faisait en pandémie. Je ne retrouve pas les habitué(e)s d’avant 2019.» Peu de couples âgés à ces fêtes locales qu’il fréquentaient assidument. Par contre les familles avec enfants et des jeunes en groupes étaient majoritaires au moment du superbe feu d’artifice offert aux présents. Pour eux le pavé de bœuf avec frites congelées ou les reprises des standards de Joé Dassin, Sylvie Vartan, Claude François, Johnny et consorts ne constituaient pourtant pas des motivations suffisantes pour sortir. Après le repas ils ont osé sortir! 

En fait les fêtes locales qui foisonnaient dans la dernière moitié du XX siècle ont été victimes d’une multiplicité de causes défavorables. La méfiance sous toutes es formes entre dans le paysage social. Elle génère des doutes, des craintes, des réserves et surtout un repli sur soi dangereux. Chaque renoncement à maintenir les opportunités de rencontre et de partage renforce en milieu rural ou périurbain les tendances à l’extrémisme. J’oubliais simplement de vous préciser que le RN aux second tour des élections présidentielles 2022 a réalisé plus de 53 % et aux législatives pas moins de 30,56 % au premier tour à Loupes  comme dans bien d’autres communes. Et ce malgré la conviction, l’investissement et l’engagement des élus locaux actuels. Tiendront ils longtemps ?

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4 réponses à Ici et ailleurs (13) : et si le sens de la fête disparaissait ?

  1. J. J. dit :

    Cette situation me rappelle le temps de l’occupation où tout le monde vivait renfermé, physiquement et moralement par la force des choses.
    La situation économique, la pandémie sont bien sûr les premières causes, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en guerre, par procuration peut être, mais en guerre quand même .
    Soyons cependant un peu optimistes face à ce constat inquiétant : nous avons réorganisé cette année avec plaisir la Fête des Voisins, qui a réuni les habitués et dont nous avions été privés depuis deux ans.

    Le « concept » s’est même étendu : les voisins de mon jardin (à deux kilomètres de mon domicile, dans le quartier où j’ai passé mon enfance) d’habitude assez réservés ont cette année inauguré cette activité et en ont été très satisfait. Si je suis encore de ce monde et en capacité de me déplacer l’an prochain, je leur demanderai qu’ils m’invitent.
    Tout n’est peut être pas perdu. L’être humain a un instinct grégaire développé, et malgré l’individualisme forcené qui règne actuellement, il reviendra sans doute en force.

  2. La COVID a accentuée les choses… forcément, férocement.
    Mais, il y a des raisons d’espérer, remettre au goût du jour, les fêtes façon kermesse,
    les karaokés et les concours de pétanque et de belote, sans oublier l’ auberge espagnole.

    Tout ça n’a pas besoin de « budget » investir dans des tréteaux, quelques planches, des chaises et bancs, une sono des micros… et faire « tourner » le matériel, au grès des projets des habitants….
    Faire que ça ne coûte rien d’autre que de l’investissement de temps… il existe plein de petit groupe locaux, qui peuvent nous faire danser, chanter, et rêver….

  3. Philippe Labansat dit :

    Le paradoxe c’est que les gens n’ont jamais eu autant besoin de vie sociale, d’échanges, mais tout pousse à se refermer sur son minuscule périmètre.
    Exemple avec les modes enfourchées par un nombre incalculable d’élus : vidéosurveillance,  » voisins vigilants « , SMS à la police pour un oui ou un non et toute une ambiance bien anxiogène, bien xénophobe.
    Dans les rues ou sur les places on n’a plus que le droit de consommer et de vite rentrer chez soi (il n’y a plus un banc pour s’asseoir ou alors, il fait mal au c… pour qu’on ne s’y attarde pas).
    J’habitais le centre ville de Libourne, je n’y mets plus les pieds (sauf pour ma libraire et pour voir quelques ami-e-s.
    J’ai appris que le repas de rue, lancé avec ma voisine Myriam, et qui a duré une douzaine d’années, n’a pas survécu à mon départ, bien que j’aie aidé à passer le flambeau…

  4. Philippe Labansat dit :

    Le paradoxe c’est que les gens n’ont jamais eu autant besoin de vie sociale, d’échanges, mais tout pousse à se refermer sur son minuscule périmètre.
    Exemple avec les modes enfourchées par un nombre incalculable d’élus : vidéosurveillance,  » voisins vigilants « , SMS à la police pour un oui ou un non et toute une ambiance bien anxiogène, bien
    Dans les rues ou sur les places on n’a plus que le droit de consommer et de vite rentrer chez soi (il n’y a plus un banc pour s’asseoir ou alors, il fait mal au c… pour qu’on ne s’y attarde pas).
    J’habitais le centre ville de Libourne, je n’y mets plus les pieds (sauf pour ma libraire et pour voir quelques ami-e-s.
    J’ai appris que le repas de rue, lancé avec ma voisine Myriam, et qui a duré une douzaine d’années, n’a pas survécu à mon départ, bien que j’aie aidé à passer le flambeau…

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