Ici et ailleurs (17) : mon 14 juillet mémoriel

Les témoins directs disparaissent les uns après les autres. Il est donc difficile de savoir exactement quel était la météo des lundis 12 juillet ou 14 août 1944 mais au creux de l’été girondin, dans la campagne vallonnée d’Entre Deux Mers les préoccupations tournaient autour des récoltes de l’année. Soixante-dix-huit années plus tard la soleil écrase des espaces dénudés, parcelles de mémoire, sur les communes de Mauriac et de Blasimon. La dizaine de personnes présentes a bien du mal à rester en terrain découvert alors que la matinée ne fait que débuter. Les rares automobilistes qui sillonnent des routes départementales de liaisons communales, regarde avec étonnement ce groupe cherchant la moindre zone ombragée en attendant l’heure programmée du rendez-vous.

Mon 14 juillet débute au même moment sur les Champs-Élysées avec sa débauche d’uniformes, d’armes menaçantes et d’engins réputés efficaces pour détruire des adversaires potentiels et leur environnement proche. Ici devant ce qui fut il y a un siècle la « mairie-école » de Mauriac il n’y a, en dehors des drapeaux tricolores qui ornent la stèle de pierre, aucun signe distinctif de célébration de la fête nationale. La cérémonie en préparation va même à l’encontre de tous les symboles qui s’étalent à Paris, là-bas très loin : simplicité, sérénité et sincérité. 

En ce jour quelques élus locaux (1) et associatifs viennent en effet commémorer les atrocités commises par une armée organisée traquant des défenseurs des valeurs attachées à la République. Ici, des soldats venus d’ailleurs ont terrorisé, violenté, torturé, brûlé, assassiné des hommes jeunes et moins jeunes au seul prétexte qu’ils tentaient de s’opposer aux effets d’idées n’ayant pas paru aux élites susceptibles d’être dangereuses pour l’humanité. Imposée par la force des armes et grâce à la complicité de défenseurs français de la haine, de l’exclusion, du racismes institutionnel, l’Occupation devenait insupportable à ces paysans, ces artisans, ces fonctionnaires sachant que le débarquement était maintenant une réalité. Soldats de l’ombre j ils n’ont jamais eu à défiler en bombant le torse. Il leur fallait se méfier de tout et notamment des partisans du gouvernement de Vichy. 

Le soleil darde ses rayons comme s’il voulait abréger ce rendez-vous de la mémoire. Aucun faste, aucune tribune officielle où il fait bon se montrer, aucun effet de masse : la cérémonie n’a pas mobilisé les foules. Logique puisqu’elle ne s’inscrit pas dans une démarche allant dans le sens de l’opinion dominante. Le « nationalisme » monte en puissance de manière insidieuse mais irrémédiable et rien ne permet de penser que le fait d’aller « voir et complimenter l’armée française » l’atténuera. Les sondages attestent de ce regain d’intérêt pour celles et ceux dont le métier consiste à défendre au péril de leur propre vie, par tous les moyens, « notre sécurité » intérieure et extérieure.

Là sur la pierre blonde une inscription « à la mémoire des victimes de la barbarie allemande et de leurs complices de Vichy, Français souviens-toi ». Exécutés sommairement par des armes tenues par des pères de famille et des jeunes qui vieilliront paisiblement, en uniformes à quelques jours du 14 juillet que l’on n’avait pas le droit de célébrer, deux « immigrés » intégrés Jean Kolioski et Guy Lozano. Ils étaient maquisards comme ceux qui furent torturés et abominablement massacrés à Blasimon un mois plus tard. Le pire vint de la pendaison de Roger Teillet lui aussi résistant capturé sur la place de la République de la ville bastide.

Pourquoi en ce 14 juillet oublie-t-on que toute guerre, dans quelque camp où l’on se trouve, génère des actes inhumains ? Ce matin d’une stèle à l’autre il était difficile de ne pas penser aux vies, aux visages, aux familles qui se cachaient derrière les noms. Les morts justement désarmés de Mauriac, jetés vivant dans la fournaise d’une maison détruite par une bombe incendiaire, pourraient comme tant d’autres dans le monde inspirer des célébrations pacifiques moins ostentatoires. Quel pays d’Europe déploie ses forces armées de manière aussi ostentatoire le jour de célébration de son unité ? Est-on certain que la célébration de la nation française nécessite ce déploiement de forces ? La mémoire de la construction républicaine a-t-elle besoin de ce que l’on présente comme une illustration de notre force ?

Ce matin j’ai eu le sentiment que la République avait encore plus besoin que d’habitude de rappeler sans cesse ses fondements parmi lesquels se trouvent la fraternité qui devient un mot creux. Les armes n’ont jamais été des « outils » de la fraternité. Ces monuments devant lesquels passe peu de monde et auxquels on ne s’intéresse que quelques minutes par an, appartiennent pourtant au vrai patrimoine de la nation. Ce patrimoine est à défendre ardemment chaque jour pour que l’Histoire ne se renouvelle pas. Mais n’est-ce pas trop tard ? Ici et ailleurs le combat n’est jamais fini avec comme seules armes la motivation, la conviction et l’action.

(1) Jean-Marie Viaud (Maire de Mauriac); Daniel Barbe (Maire de Blasimon); Christophe Miqueu (Maire de sauveterre de Guyenne); Jean Favory (adjoint de Blasimon et Président de l’ARAC)

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8 réponses à Ici et ailleurs (17) : mon 14 juillet mémoriel

  1. Philippe Labansat dit :

    Je ne suis pas nationaliste, ni militariste à tout crin, mais je ne manque jamais de m’arrêter et d’avoir une pensée émue pour ces victimes et leurs familles.
    Quand je suis devant le monument aux morts de villages, je mets un point d’honneur à lire tous les noms sans exception.
    Je pense aux mutinés qui commencent à figurer sur ces monuments, je pense aux disparus qui n’y figureront jamais. Je pense à la masse de malheurs et de douleurs que symbolise ces symboles, pour ma famille, pour toutes les familles……

  2. J. J. dit :

    Ce n’et pas être militariste ni nationaliste, au contraire, que d’évoquer le souvenir de ces gens qui ont vécu avant nous et ont connu l’horreur.
    Je constate avec beaucoup de tristesse que le 14 juillet, date emblématique s’il en est, n’est plus commémorée par le « public ». Ce « public » sait-il même à quoi correspond cette date, et l’importance qu’elle représente pour la pour la nation et les citoyens (espèce en voie de disparition remplacée par des humanoïdes écervelés) ?
    Comme un banal dimanche ordinaire, les magasins sont ouverts (sauf le « discount » proche où je me ravitaille, et j’apprécie !). Pire, sur deux chantiers voisins hier l’activité était à son comble.
    Passe pour le gros et complexe chantier de réfection des toitures de l’école proche, ça se comprend un peu, il faut profiter du beau temps, et les ouvriers sont là tous les matins à six heurs. À midi ils partent.
    Mais les travailleurs du chantier de la façade de l’Intermarché auraient peut être pu bénéficier d’une journée de repos, eux ont travaillé toute la journée.
    Désolant !

  3. Yvon Bugaret dit :

    J’étais présent à Mauriac cette année pour ne pas oublier l’horreur qu’avait vécue ce village de l’Entre-Deux-Mers. Merci Jean-Marie de rappeler ce drame qu’a vécu ce village comme tant d’autres dans cette période horrible et trouble provoquée par complices de Vichy. De tels faits nous obligent à ancrer dans nos mémoires de citoyens les actions de tous ceux qui ont eu le courage de prendre les armes pour résister. (publiée dans Roue Libre du 15.07.22)

    • saphores dit :

      Cher Jean-Marie,

      Merci de ce rappel de l’histoire et de la légitimité de la Republqu6et ses valeurs.

      Et pour tout dire, le 14 juillet à Bordeaux,n’a pas dépareillé avec le 14 juillet militarisé de Paris.
      Ce n’est pas la fete populaire mais de l’armée ,le général commandant la place d’arme à maîtrisé la cérémonie faisant attendre la fin de la revue y compris la Préfète sous le soleil.

      • Laure Garralaga Lataste dit :

        @ à Régis…
        Je n’ai plus l’âge d’affronter l’ardent soleil, même tôt le matin…
        Mais je suis avec vous tous, mes amis-es, par le cœur et la pensée !

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