Ici et ailleurs (26) : l’arrosé sous les étoiles

« Jean-Marie viens boire un coup… tu as un verre ? » L’apostrophe fuse en remontant la piste qui vraiment s’étire pour son retour sous les étoiles. Il n’y a que deux solutions : soit faire semblant de ne pas les entendre et poursuivre ma quête vers le plat idéal pour la soirée, soit m’arrêter en entamant mes chances d’espérer revenir à ma table d’origine dans des délais convenables. S’ajoute la dangerosité d’un départ à verres ouverts. Il serait vraiment malhonnête de prétendre que ces sollicitations d’arrosage non contrôlé ne me réchauffent pas le cœur. Elles me rassurent sur le bien-fondé de ces soirées inventées il y a bientôt vingt ans afin de permettre toutes les formes de partage au creux de l’été.

A chaque halte le breuvage diffère. Ma propension à me complaire dans le rosé a résisté à l’épreuve du temps. La bouteille ruisselante de fraîcheur a l’avantage de venir majoritairement du même propriétaire du château Farizeau installé dans le village des saveurs rangé le long du ruban noir de la piste cyclable Lapébie. Enfin presque, puisque les dessous de table existent avec des propositions plus ou moins originales. Dans le contexte économique actuel, l’auto ravitaillement s’installe. Le verre récupérable révèle alors son handicap principal : son insondable profondeur plutôt faite pour la mise en bière ! Le rosé du soir prend alors ce coté vache des breuvages dont on ne voit pas la fin. Le rosé des vents a véritablement bien des nuances.

« Tiens goûte moi ça … » se révèle la plus terrible des propositions. Faute de fagots, l’offrande vient d’une glacière dans laquelle se trouvent les réserves. « Je me le procure directement de chez le propriétaire… ». En un clin d’œil le bouchon a sauté. La rasade fuse et il me faut livrer mon point de vue sur la proposition de l’arroseur. Il est forcément « bon » même si les premiers symptômes de la brûlure d’estomac se manifestent. En verre et contre tout, l’amitié se doit de prendre le dessus et les gorgées tentent d’effacer une rasade plus généreuse que prévue.

L’expérience devient alors un atout essentiel pour l’arrosé. S’esquiver avec un verre encore à moitié plein nécessite en effet une pratique assidu du dialogue social. Le premier geste de survie consiste à ne pas s’asseoir afin d’éviter que les « doses » se succèdent sans que l’on puisse s’échapper. L’arroseur se situant à vos cotés reste le plus redoutable. Les attaques de proximité sont imparables car on ne les voit pas venir. D’où la nécessité absolue de tenir son godet en main. En restant debout on a l’opportunité de pister l’arrivée du ‘ravitailleur » et de détourner le canon supplémentaire qui s’avance.

Dès qu’un sollicitation se présente, il est indispensable d’y répondre en quittant le lieu où l’on risque de déguster pour se rendre le godet à la main vers une destination supposée moins dangereuse. En route l’astuce consiste à abandonner la surcharge imbuvable d’un geste prompt, sec de renversement du verre vers le sol. Il permettra d’arriver aussi frais que possible pour prendre de la bouteille. Il serait malhonnête de prétendre que les bonnes surprises n’arrivent pas. Un rosé offert avec le cœur se transforme souvent à un concentré de larmes de bonheur. Lors de mon tour de piste sous les étoiles les « ravitaillements » constituent autant d’opportunités pour se réconforter. Enfin presque…

Afin d’éviter d’en prendre un coup dans la musette, je tente de rester sur la même couleur. Le rouge ne me convient plus ! Impossible cependant de l’éviter. Il s’accorde avec nombre de plats de la cuisine populaire, travaillés devant les acheteurs potentiels. Les quilles s’alignent ostensiblement sur les tables. « Jean-Marie, j’ai du Haut-Pougnan… Vide ton verre ! Tu ne peux pas refuser…»… «  Tu ne vas pas sans goûter ce vin  ? »… « Il n’y pas d’étiquette mais je te garantis que c’est du bon ! »… De table en table les arguments invoquées changent mais le résultat ne varie pas : le levage de coude consolide le lien social. Il est cependant possible d’invoquer la dégustation et donc de réduire l’offrande. Le temps presse. Se sustenter s’avère indispensable. La confiance dans un ancien élève promu spécialiste de l’effet bœuf m’autorise à espérer retrouver la frite.

« Tu vas nous trouver des bulles ? » Aîe ! C’est reparti pour de nouvelles escales. Il  y a maintenant belle lurette que dans mon voyage au long cours seulement guidé par les étoiles de l’amitié partagée j’ai quitté mon port d’attache où j’ai abandonné l’équipage des copains d’abord. Je n’y reviendrai d’ailleurs pas. Depuis deux ans la convivialité a navigué à tâtons ou à vue. Un peu comme moi quand l’heure de regagner à pied la cale sèche se profile. J’ai emmagasiné le plein de dialogue, d’échanges, d’explications, d’informations. Mais pas que.. Il paraît que les rues de la bastide absolument rectilignes se coupent à angles droits. Du moins c’est que j’ai toujours appris… Alors pourquoi le chemin du retour me paraît aussi long ? Je suis Christophe Colomb. 

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9 réponses à Ici et ailleurs (26) : l’arrosé sous les étoiles

  1. Gilbert SOULET dit :

    Ce vin me rit, je le caresse; C’est lui qui bannit ma tristesse et ravive tous mes esprits; Nous nous aimons de même force; Je le prends, après j’en suis pris; je le porte, alors il m’emporte.
    Bon vin Jean-Marie
    A+, Gilbert de Pertuis

  2. christian grené dit :

    Ce texte me touche au plus près puisque, depuis quelques jours, je suis en pension au CSSR de Lormont pour soigner mon alcoo… Euh! Mon hydropbie.
    A tous ceux qui suivent Jean-Marie, je voudrais préciser que le verbe « trinquer », en vieux françois, se disait « groquer ». Ainsi naguère, quand je prenais l’apéro avec mon pote François (Rabelais), nous nous lancions des « Allez, groquons! ». En toute amitié.
    PS: CSSR Les Lauriers. 2, bis avenue de la Résistance, Lormont. Face à la station AVIA.

    • laure Garralaga Lataste dit :

      S’ils acceptent les visites… J’arrive……… (Lagardère vient à toi puisque Lagardère ne vient pas à moi qui suis à 2 pas de lui ! ! !)

  3. Denise dit :

    Parions que les étoiles ont veillé à éclairer ton retour au bercail, le coeur et la tête bruissant d’amitié…….

  4. C’est vrai, ces gobelets, ces « verres », récupérables, soit consignés au point de départ des dégustations ou des rafraîchissements, soit personnels (mais alors… dans quelle poche essayer de les enfiler ?), nous jouent de sales tours (mais… agréables) dès lors qu’on ne les remplit plus d’eau, de soda ou de bière mais que la proposition est vineuse. Là, stop ! pas plus… Tu parles !!! Peu adaptés aux rouges, les rosés bien frais s’y complaisent… pour notre plus grande ivresse. Ah ! ces réjouissances collectives que la Covid avait fait ajourner…

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