Ici et ailleurs (27) : les maux soignés par les mots

Christian assis devant une table de pique-nique tire sur l’une de ses cigarettes allumettes longilignes comme mes mannequins des défilé de mode. Devant lui un gobelet de café obtenu dans l’une de ces machines avec laquelle le dialogue n’existe pas ou est parfois compliqué, et un bouquin à la couverture rouge vif. Ce sont les alliés qui l’accompagnent dans son séjour en un lieu où l’on tente de se débarrasser d’une affection trop prononcée pour des liquides jaunes ou rosés.  Ce havre de répit dans lequel on soigne les corps et plus encore les esprits par l’écoute, le partage d’activités collectives et les échanges avec des spécialistes, lui sert de refuge quand les douleurs provoquées par ses atteintes à ses vertèbres cervicales deviennent insupportables. L’oubli se trouve parfois au fond d’un verre. Il le sait. Pas suffisant pour résister à l’envie d’y plonger. 

Son accueil atteste de la solidité de notre longue et inoxydable amitié datant de notre séjour commun dans les rangs du Génie il y a nettement plus d’un demi-siècle. Nous échangeons toujours virtuellement, mais nous retrouver physiquement face à face a une toute autre importance. Nous sortons d’une période durant laquelle nos habitudes ont été « pandémisées » et il y a eu bien des rendez-vous manqués. Rien de bien ostentatoire mais une accolade suffit à effacer la durée de l’absence. Son sourire vaut tous les soleils du monde. Rien de caniculaire mais une chaleur humaine sincère qui dévalorise tous les mots.

« C’est un excellent livre qui traite des événements qui se produisent immédiatement après la mort de Victor Hugo (1). Un régal. » m’explique-t-il en me présentant le roman qu’il a devant lui. On peut lui faire confiance lui dont la plume à la fois agile et ciselée a régalé les lectrices et lecteurs des pages des sports de Sud-Ouest. Un talent qui réjouissait les uns par ses trouvailles originales mais qui agaçaient la hiérarchie des pisse-froid ou pire les gens qui n’admettaient pas les vérités qui font taches ou qui fâchent. Christian était mon compagnon de bons mots avec André Nogués. Il m’a sorti du marécage où ma blessure au football m’avait plongé.

Nous avons tout partagé. Des blagues de potaches facétieux, des événements exceptionnels, des broutilles élevées en faits révélateurs d’un contexte, notre amour immodéré du foot, nos doutes sur les dérives d’un monde où rien ne tournait plus rond, notre passion pour les gens simples, notre goût immodéré pour la sincérité et l’envie de nous donner du plaisir par l’écriture. En claquettes, en short et en tee-shirt il se trouve là face à moi. Des anecdotes à la pelle, des images colorées par la joie de vivre, des péripéties de scénarios de films, d’improbables situations reviennent. Nous ne les évoquerons pas cet après-midi tant elles reviennent à chaque rencontre comme des récits d’anciens combattants radoteurs. Et pourtant… elles constituent la substantifique moelle de notre amitié.

Le Tour de France est terminé. Il l’a suivi à la télé.  Christian en a suivi trois avec un mélange d’angoisse de ne pas décevoir et de plaisir de se retrouver dans cette ambiance spécifique aux grandes épreuves sportives. « Le premier reste mémorable. C’était en 78 avec la victoire de Bernard Hinault. Ce n’est pas le coté sportif qui m’a marqué mais la jubilation d’avoir pu rencontrer vraiment Antoine Blondin. J’ai écrit mes papiers à ses cotés… » Pour le reste : les soirées avec le jongleur de ballons appartiennent à son jardin secret. Elles construisent pour certains la légende mais surtout des souvenirs embrumés pour Kiki dont le surnom au service des sports devint vite « le nain jaune ». N’empêche que le style Blondin lui colle à la plume depuis cette époque là. Il mourra avec.

« Ici ils m’aiment bien confie-t-il. Je participe à l’atelier d’écriture du vendredi même quand je ne suis pas là. La psychologue nous aide à choisir un mot puis elle nous demande d’en donner deux autres avec chaque lettre de celui du début. Le jeu c’est de les retrouver tous dans un même texte. J’adore l’exercice. En dehors des séjours je participe systématiquement à chaque rendez-vous. Je reçois les consignes et je renvoie ma production. » La séquence est libératoire pour lui. Il respire le bonheur de pouvoir laisser libre cours à son imagination débridée. Kiki aide même généreusement quelques esprits « secs » à présenter une copie honorable quand il n’écrit pas intégralement leur contribution.

Dans le centre les échanges entre « pensionnaires » restent réduits. Tous portent des blessures profondes. Les femmes restent les plus nombreuses avec chaque fois ou presque des problèmes de couple et les autres noient des indicibles douleurs. Dans le regard de Christian alors que le ciel s’est mis à grisonner, la lueur du doute passe lorsque nous nous quittons. Un arracheur de dents l’attend pour une opération qu’il appréhende un peu. Durant quatre ou cinq jours il ne lui faudra pas manger et boire « Il vaut mieux que je sois là au cas où… » ajoute-t-il en cheminant difficilement vers la sortie. Je me sens mal de le laisser seul face à ses démons. Antoine Blondin avait les mêmes lui qui écrivit : « Je reste au bord de moi-même, parce qu’au centre il fait trop noir »

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6 réponses à Ici et ailleurs (27) : les maux soignés par les mots

  1. Laure Garralaga Lataste dit :

    « … comme des récits d’anciens combattants radoteurs. » Ne sommes-nous pas tous et toutes d’anciens combattants radoteurs ? Courage Christian ! Ton ami et ton amie veillent sur toi… Adishatz !

  2. Gille Jeanneau dit :

    Je me joins à Laure .
    Pour ma part, on ne s’est pas fréquentés longtemps avec Kiki mais on a aussi beaucoup de points communs…comme les ont d’anciens internes du Lycée Max Linder de Libourne (qui ne s’appelait pas encore comme cela) !
    Et j’aurais aimé écrire comme lui…
    A te lire, Kiki

  3. Laure Garralaga Lataste dit :

    Toute écriture est libératoire ! Il faut savoir d’où on vient pour savoir où l’on va… !

  4. Bouchon bernard dit :

    Courage ‘kiki on ira manger avec jean Marie à la brasserie l’orient des que Possible
    Le beau père de hugues

  5. christian grené dit :

    1 000 fois merci à celles et ceux qui ont eu une pensée pour moi aujourd’hui. Je serai de retour parmi vous très bientôt et vous lire au quotidien est la meilleure thérapie. Merci.

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