Ici et ailleurs (28) : les chevalières du petit roi Arthur

Elle peine à remonter la rue Charles Dopter. Chaque coup de pédale nécessite un effort particulier. Il est vrai que sa frêle silhouette trône sur un vélo surchargé. Quatre sacoches bourrées dont deux sur la roue avant ainsi qu’une remorque pour enfant accrochée à l’arrière représentent une surcharge considérable. Elle avance avec les mêmes difficultés qu’un coureur du dimanche devant franchir les derniers mètres le séparant du sommet d’un col. Dès qu’elle entre sur le parvis devant la Mairie elle pose pied à terre, place son « convoi exceptionnel » sur la béquille avant de se précipiter ver les marches pour s’asseoir et prendre sa tête dans les mains. Derrière elle arrive à son tour un plus petit lutin sur un engin aussi encombré.

Épuisée, la première installée s’étend à même les dalles du sol. Elle semble en difficulté. Elle respire difficilement et paraît à bout de forces. C’est sûr elle connaît une sévère défaillance. Se tenir debout même brièvement lui demande un effort particulier. Visiblement cette jeune fille est au bord du malaise. Alain, mon compagnon de café matinal ayant la même appréciation que moi nous partons nous enquérir d’un éventuel besoin de secours.

« Je crois que j’ai une baisse de tension explique celle qui nous confie se prénommer Sophie. Nous arrivons de Latresne et j’ai pas fermé l’œil de la nuit sous la tente » Nous lui transférons dans son bidon le sucre non consommé de notre breuvage habituel. Elle reprend lentement des forces pour nous apprendre qu’elle vient de Quimper. « Nous avons déjà dû effectuer près de 900 kilomètres  explique-t-elle. Nous allons à Marseille prendre le ferry pour nous rendre à Calvi. Nous sommes les jambes d’un ado handicapé. Arthur est polyhandicapé et nous lui envoyons tous les jours les paysages, les lieux, les personnes que nous rencontrons Il est atteint d’un maladie orpheline incurable. Il est cloué sur un fauteuil roulant. Nous roulons pour lui. »

Ce duo de jeunes filles affronte avec courage un parcours l’ayant amené à emprunter la piste européenne Vélodyssée le long de la côte atlantique et après le trajet Lacanau-Bordeaux de se diriger vers Toulouse. « Nous ne sommes pas pressées. J’ai une seule date butoir : les 80 ans de ma grand-mère début novembre. Nous nous arrêterons une semaine à Montauban car je pense que nous aurons besoin de récupérer.  Nous n’irons pas au-delà de nos forces.» Sophie sait déjà qu’à Calvi elle laissera ses énormes « montures » sur place dans la maison d’hiver de sa tante qui tient un restaurant là-bas. « Je ne vois pas rentrer à vélo avoue-t-elle. Je crois que j’aurai eu ma ration ! »

«Nous ferons le maximum pour le petit roi Arthur. La maman de ce garçon a besoin des fonds que nous récoltons dans notre trajet pour pouvoir le garder à son domicile. C’est une situation particulière car Arthur a un frère jumeau Victor dont il ne faut pas le séparer. Il ne parle pas et ne marche pas. Il est nourrit par une sonde gastrique. » Sophie énonce tous les aménagements qui ont été indispensables pour que l’accueil au domicile soit toujours possible. « Sa maman a acquis un triporteur spécial qui lui permet par exemple de se déplacer en ville avec son fils. Tout le monde le connaît chez nous ! Il  manque encore du matériel spécifique et des travaux.» ajoute-t-elle.

De manière tout à faut inattendue Sophie et Julie, plus jeune et encore plus fluette, sont abordées par le livreur de la commande des boissons du Bistrot des Copains. « Je suis Breton et de Quimper leur annonce-t-il. Je connais Arthur et sa famille. » Il propose que soit réalisée une photo qui sera postée sur le profil facebook . Un fanion avec la mention « le petit roi Arthur » sert de trait d’union entre le chauffeur livreur et les cyclistes comme un symbole de cette solidarité que ces dernières tentent d’impulser à chaque étape.

Lentement, Sophie retrouve son dynamisme. Elle se renseigne sur la suite du parcours sans vraiment se préoccuper de la distance à parcourir. Elle jette un œil dans la petite remorque où une superbe chatte ouvre ses grands yeux sur un monde dont elle ignore tout. «  Nous la libérons le soir et pour pouvoir éventuellement la retrouver si elle s’éloigne trop nous l’équipons d’un collier GPS » Elle aussi ira jusqu’à Calvi pour que le petit roi Arthur soit fier de ses ambassadrices. Extraordinaires de motivation, de générosité, de force mentale, Sophie et Julie ont éclairé la matinée sur le parvis de l’Hôtel de ville. De vraies chevalières de la roue ronde qui transforment en opération de solidarité leurs propres vacances.

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2 réponses à Ici et ailleurs (28) : les chevalières du petit roi Arthur

  1. François dit :

    Bonjour !
    « Maladie orpheline » Comment, en 2022, cette expression peut- elle encore figurer dans un texte, surtout quand on sait très bien que la recherche ne peut progresser que par manque de financement ?
    On est capable de dilapider des milliards d’euro ou de dollars pour satisfaire un ego personnel ( voir la guerre en Ukraine, le fiasco du « vaccin » anti- Covid … avec les suites d’atteintes à l’immunité naturelle nous rendant dépendant de la pharmacie assoiffée de pognon) et la recherche médicale est oubliée. Ce n’est point à toi, J-M, l’ex-grand trésorier du département que je peux parler de lignes budgétaires mais …enfin …parfois …. il y a des « glissades » qui seraient bien utiles !
    D’autre part, alors que LE Petit Roi Arthur a vingt-deux ans ( d’après Facebook 14 ans en 2015) donc né en 2000 et alors que la Prévention prénatale était déjà bien en vogue, on en arrive à ces situations qui peuvent durer après le décès des parents. La formation des soignants … et des parents serait peut-être à recalibrer ainsi que je viens de le constater: suite à un accident d’escalade et dix jours de douleurs, il a fallu quatre diagnostics pour découvrir une fracture au poignet ….visible à la première radio ! ! !
    Ceci étant évoqué, on ne peut qu’être en extase devant tous ces anonymes qui, simplement munis d’un fanion et de leurs personnes, rappellent à cette société d’ individualistes que NOUS sommes les difficultés (même si l’on voit des sourires) que rencontre cette frange de la Société.
    Mettre la main au porte-feuille est un geste d’instinct humain …. pour se donner bonne conscience mais une infime part des nombreuses taxes que nous acquittons serait plus utile que dans les démonstrations citées plus haut !
    À bon entendeur,
    Cordialement

  2. christian grené dit :

    Cher Jean-Marie, entre le texte d’hier et celui d’aujourd’hui je me dis que les vacances ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Le livre que je lis en ce moment y prend là toute son acuité: « Victor Hugo vient de mourir », de Judith Perrignon, éd. L’Iconoclaste. Je n’ai pas le coeur à ajouter quoi que ce soit. Te lire suffit à ma thérapie.

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