Ici et ailleurs (36) : l’influenceur de l’ombre

Il tourne sa petite cuillère inlassablement dans sa tasse comme s’il tenait à boire son café froid. La dosette de sucre a été dissoute et re-dissoute sous l’influence de ce geste répétitif. Yohann vient se poser. Il est en week-end. Au bruit d’une moto passant dans la rue il incline la tête et annonce : » c’est une Yamaha » dont ils précise le modèle exact composé de chiffres, de lettres dont il est le seul à connaître la spécificité. « J’ai été mécanicien dans un garage auto-moto. Vous savez chaque moteur à son bruit. » comme si ce constat suffisait à expliquer qu’il puisse, le dos tourné à la rue, reconnaître les véhicules qui l’empruntent. Le regard noir, un tantinet renfrogné, il continue à agiter le contenu de sa tasse.

« J’ai effectué mon apprentissage et j’ai continué à travailler dans une concession installée sur le circuit auto-moto de Mérignac avant sa fermeture. Alors j’en ai vu et entendu des motos ou des autos de toutes les marques et de toutes les cylindrés. » ajoute ce garçon qui avoue très vite avoir totalement changé d’orientation. Un bras vilainement cassé avec des séquelles graves et la cessation des activités du circuit l’ont contraint à totalement changer d’orientation. Il rester très évasif sur les longs mois passés à douter de l’avenir et à chercher une nouvelle voie.

« J’ai toujours été passionné par le numérique. J’ai beaucoup tâtonné avant de m’installer comme influenceur marketing. » Un nouveau métier de l’ombre qui rythme nos vies d’internautes. « Après une période difficile j’ai eu la chance d’avoir deux mentors rencontrés sur internet avec lesquels j’ai sympathisé et qui m’ont formé aux subtilités de ce rôle discret. Maintenant je suis à mon compte. » Yohann n’a aucun complexe pour expliquer cette nouvelle occupation que l’on peut mettre en œuvre depuis chez soi, à son rythme et en choisissant ses projets.

Il reçoit des offres de produits à promouvoir. « Je me renseigne sur la fiabilité du vendeur et sur les atouts de ce qu’il propose. Si j’y crois je lance une démarche de marketing à partir des fichiers ciblés que je possède. La personnalisation est importante. Il suffit que je change les modèles que j’ai préparés pour les photos et le texte auquel je dois réfléchir. Je serai rémunéré sur l’ouverture et la lecture de mon mail avec une ristourne sur les achats effectués. » Yohann reconnaît que la période actuelle hors ventes spéciales est plutôt calme. « Les meilleurs périodes des achats via internet tournent autour des fêtes de fin d’année ou des rendez-vous comme les fêtes des mères, des pères, la Saint Valentin. ». Son rêve secret serait d’avoir les moyens de placer ses annonces sur Facebook ! 

Pour ce trentenaire connaissant désormais les arcanes de la vente à distance ce job a l’avantage de ressembler à un jeu dont on ne connaît pas le résultat au moment où on s’engage. «  Je travaille à mon compte en fait trois ou quatre jours par semaine. J’arrête le jeudi soir en général car le week-end n’est pas porteur pour les envois. ». L’ancien mécano devenu auto-entrepreneur s’est construit à l’usage des pratiques que personne n’a vraiment codifiées. En fait il avoue que pour réussir il faut « du recul, de la fiabilité dans la démarche et du flair ».

Yohann vit dans sa bulle numérique. Il y construit des rêves devant un écran noir de nuits blanches passées à « tenter les autres ». Il avoue une vraie passion pour le jeu de la Bourse. « Si j’avais les moyens je ne me consacrerai qu’à ça car les gains peuvent être rapides et vraiment intéressants si on sait analyser un contexte et être prudent sur ses engagements. Par exemple en ce moment il faut choisir le marché des matières premières. Les céréales comme le maïs ou le blé ont beaucoup rapporté. Il y a encore quinze jours les profits étaient encore juteux. En plus on ne prend pas de risques contrairement à ce que l’on dit. »

La seconde tasse de café permet de maintenir le dialogue. Il continue à touiller comme s’il souhaitait face à l’instantanéité de son travail, prendre son temps. « Il existe de plates-formes pour jouer avec des milliers ou des millions de personnes qui jouent des sommes modestes ou colossales. Il existe des moyens techniques pour s’en sortir avec une baisse ou avec une hausse.Les gens ne savent pas que jusqu’à 80 000 € de gains par ce système, il existe une exonération fiscale totale  dit-il en souriant. Ce ne sont pas des revenus ! ».

Les cryptos-monnaies l’intéressent donc aussi comme tout ce qu’il se passe sur internet à l’égard duquel il reste très méfiant ce qui constitue sa force.Yohann démonte le mécanisme avec une dextérité similaire à celle qu’il mettait face à un moteur en panne. L’influenceur-marketing s »affirme au fil de la discussion, passionné et donc passionnant pour celui qui souhaite comprendre ce monde obscur et incontrôlé qui ne cesse de grandir hors des repères habituels de notre vie quotidienne. Mais où est la part de réalité dans ce contexte virtuel ? 

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8 réponses à Ici et ailleurs (36) : l’influenceur de l’ombre

  1. christian grené dit :

    Si je ne réponds pas, cher Jean-Marie, c’est que je n’aime pas le conte du monde crypto. Je préfère les ifs.

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à mon ami Christian
      Aujourd’hui, moi aussi je passe la main… car je ne me sens pas concernée par ce monde virtuel !

  2. Laure Garralaga Lataste dit :

    Que nous prépare-t-il ce monde de l’ombre ? L’abolition de nos valeurs cardinales : Liberté Égalité Fraternité Laïcité. Et je crains qu’il ne soit hélas trop tard pour revenir en arrière !

  3. Ménière dit :

    Un rappel à la pensée dite de Blaise Pascal : « Si vous gagnez vous gagnez tout, si vous perdez vous ne perdez rien » https://la-philosophie.com/le-pari-de-pascal.
    Merci Monsieur Jean-Marie Darmian pour votre belle lettre de ce samedi 06/08/22 (jour de la Transfiguration au calendrier romain) qui élève l’esprit : … »pour réussir il faut « du recul, de la fiabilité dans la démarche et du flair » … Mais où est la part de réalité dans ce contexte virtuel ? « . Encouragements.

  4. Je suis « partagé » entre deux sentiments, deux réactions à cette lecture. Allez ! je commence par le vere à moitié vie, ce que je ressens comme négatif. En fait exprimé plus haut par Christian et par Laure. Ce monde me fiche les jetons… En plus l’accentuation des démarches numériques, dans certains cas donnant l’impression de simplifier les choses (exemple : nos déclarations de revenus) et même d’économiser du papier, que ce soit pour de l’achat en ligne, que ce soit pour le télétravail, que ce soit pour moult démarches diverses, même basiques comme interroger internet (wikipedia par exemple, ou une carte Michelin, le site d’une institution, etc) conduit à devoir construire des « data-centers », énormes radiateurs gourmands en énergie électrique et libérant une énergie calorifique énorme… Cet éther numérique qui disperse nos données personnelles permet à des serveurs dotés d’algorithmes chiadés de nous cibler pour le profit d’opérateurs économiques et même financiers. Si, en plus, s’y ajoutent des humains à qui tu a souri, auxquels tu as une fois par inadvertance répondu, qui observent tes publications sur les résosocios pour mieux te cibler, c’est ce que fait ce monsieur qui touille indéfiniment sa tasse de café…
    Bon ! le verre à moitié plein : ce qui me plaît dans cet article de Jean-Marie, c’est son écriture, c’est ce qu’il conte, c’est ce qu’il observe, c’est la description de la trajectoire de ce mécanicien… passé du manuel au virtuel.

  5. J.J. dit :

    « Il existe des moyens techniques pour s’en sortir avec une baisse ou avec une hausse. »

    Certains en font quasiment une profession, mais il faut savoir être modeste et prudent.
    J’ai participé par le hasard des circonstances à un « club d’investissement », ce qui n’est pas vraiment compatible avec ma « philosophie ». Mais je ne regrette rien car j’y ai beaucoup appris.
    Notre président qui était critiqué par certains membres qui l’accusaient de manque de réaction, et parfois de mauvais choix, nous a donné une leçon. Son achat d » »Euro Tunnel  » qui avait fait un fiasco retentissant lui valait moqueries et critiques récurrentes et le titre était toujours méprisé et l’objet de sarcasmes.
    Un jour il nous a dit : Vous allez voir comment on va faire du gain avec de l’Eurotunnel : sourires narquois de l’assistance. De fait on a acheté pour une somme modeste à la baisse et revendu quelques jours plus tard à la hausse inévitable, et donc gagné un peu d’argent à l’étonnement presque général. Petit bénéfice, certes.
    Mais celui qui passe son temps (activité quasiment à temps plein) à ce genre d’opérations, sans prendre de risques peut se faire de confortables gains, de bonnes rentrées.
    Conclusion globale pour moi de cette expérience : une exploration des pratiques et d’un monde financier, industriel et commercial inconnus, mais le gain des divers placement que nous avons fait ne m’a guère rapporté sur plusieurs années davantage que mon livret A.

  6. alain dit :

    un ami turfiste m expliquait après avoir gagné une belle somme (en franc )
    si tu savais ce que j ai joué depuis des années

  7. François dit :

    Bonjour à tous et particulièrement à @Alain !
    N’oubliez jamais que le Jeu … d’euro, sous toutes ses formes, est un impôt bien emballé dans du papier … doré !
    Cordialement.

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