Ici et ailleurs (57) : les précieuses retrouvailles

Le pur bonheur pour un instituteur réside dans la rencontre de longues décennies après leur départ de la classe où l’on a exercé d’anciennes ou d’anciens élèves. Les aléas de la vie professionnelle éloignent de plus en plus celui qui est resté attaché à ses lieux d’exercice de ses ouailles cherchant leur voie professionnelle. Les enfants du premier Cours moyen première année sont proche ou à la retraite selon leur statut.

J’ai l’immense privilège de les retrouver et de vérifier que la réussite réelle des parcours individuels sont parfois très éloignés de ceux effectués sur les bancs de l’école. Le café de ce matin de marché au Bistrot des Copains n’avait pas la même saveur qu’à l’ordinaire. Il avait l’effluve et le goût de l’impatience des retrouvailles puisque la venue d’Olivier m’avait été annoncée.

Olivier n’avait pas la même passion pour les études que celle qu’il avait pour le football. Ça tombait bien puisque nous avions au moins un point commun en partage. Dans la pédagogie Freinet que je pratiquais avec enthousiasme lorsque l’instit’ parvient à détecter chez un gamin le secteur dans lequel il a une motivation particulière, il a trouvé le levier qui va lui permettre d’espérer le remettre sur le chemin d’une certaine réussite.

Dépassant tous les enfants de son âge d’une bonne tête, doté d’une force mentale exceptionnelle il dominait aisément tous les matchs dans sa catégorie mais il lui fallait vaincre le handicap du bégaiement dans la vie scolaire et les difficultés qui allaient avec. En arrivant accompagné de quelques amis il me salue avec « voici celui qui a été mon maître dans tous les sens du terme ! » et nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Oubliées grâce à l’usure du temps les moments difficiles (il y en eut) comme si l’essentiel restait le partage de ce moment particulier où l’un et l’autre nous revenons sur le passé.

Devenu un footballeur reconnu pour sa combativité et ses talents de buteur, Olivier n’a jamais reculé devant un obstacle et souvent il ne le contournait même pas. « A la fin de la carrière, je suis parti dans les Antilles. Durant plus d’un an j’ai cherché ma voie. La restauration, l’hôtellerie ou le tourisme ne m’attirait plus. J’avais travaillé dans une agence de voyages et il me fallait choisir une autre filière. Comme avec ma mère j’avais acquis le goût pour les meubles, les objets du temps passé j’ai doucement entamé une carrière d’aménageur d’intérieur avec le vintage comme spécialité. » Le quinquagénaire (ça ne me rassure pas!) souriant, disert, détendu m’explique qu’il vit sur l’île de Saint Barthélémy, un « caillou » uniquement tourné vers le luxe et qu’il s’y trouve bien. 

« J’ai meublé et décoré des hôtels haut de gamme, des yachts, des jets privés et des demeures de style. Saint Barth est une collectivité à part dans les Antilles avec un niveau de vie très élevé. J’y ai fait ma place peu à peu. » Je suis heureux, très heureux. Il ne faut pas le montrer car ce serait de ma part une autosatisfaction malvenue. Je savoure ce parcours totalement inattendu en décalage complet avec celui des études.

Rétrospectivement sur un terrain comme dans la classe Olivier a toujours témoigné d’une envie de bouger, d’innover, de partager et d’oser. Catalogué comme turbulent et difficile à canaliser, le gamin m’avoue avoir trouvé beaucoup de plaisir en classe dans l’observation des animaux du vivarium que nous alimentions en batraciens et en insectes. « Je me souviens de l’exposition que nous avions organisée avec nos observations. Toute une salle de classe à coté de la nôtre était occupée par des élevages. J’étais fier… Je venais à l’école avec plaisir et envie ! ». Ma flûte en « rosit » de plaisir… et nous n’insistons pas trop devant la tablée qui s’est agrandie. Nous sommes dans le fond que tous les deux à savoir ce qu’a été ce plaisir partagé de la confiance qui nous unissait. 

J’ai toujours en mémoire cet extrait de ma bible qui me traverse l’esprit au sujet de la réussite d’un instit’ citée dans « La gloire de mon père » de Pagnol  : « Un très vieil ami de mon père sorti premier de l’Ecole Normale avait dû à cet exploit de débuter dans un quartier de Marseille : quartier pouilleux, peuplé de misérables où nul n’osait se hasarder la nuit. Il y resta de ses débuts à sa retraite, quarante ans dans la même classe, quarante ans sur la même chaise. Et comme un soir mon père lui disait : « tu n’as donc jamais eu d’ambition ?

– Oh ! Mais si dit-il ! J’en ai eu ! Et je crois que j’ai bien réussi ! Pense qu’en vingt ans, mon prédécesseur a vu guillotiné six de ses élèves. Moi en quarante ans je n’en ai eu que deux, et un gracié de justesse. Ça valait la peine de rester là » C’est ça le plaisir de retrouver ceux avec qui on a partagé le plaisir d’être et savoir. Rien de bien compliqué mais des choses simples et concrètes.  La réussite leur appartient. Le bonheur de les voir réussir m’appartient. 

« Je viens d’acquérir un bien à Quinsac pour « ses vacances en France et j’espère que nous pourrons nous revoir plus vite que cette fois-ci » annonce en riant. Il insère dans le répertoire de son mobile mon numéro de téléphone. Un gage pour moi que nos échanges reprendront. Parfois sur l’écran noir de mes nuits blanches je rêve de trouver un producteur pour réaliser un documentaire qui s’intitulerait : « mais que sont-ils devenus ?» Olivier y aurait toute sa place !

Ce contenu a été publié dans RENCONTRES DE TERRASSES, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Ici et ailleurs (57) : les précieuses retrouvailles

  1. Laure Garralaga Lataste dit :

    « mais que sont-ils devenus ?» Cette phrase, quel instit et quelle instit ne se l’est posée ?
    Et c’est toujours un immense bonheur lorsque, au cas par cas, te parvient une réponse ! C’est pourquoi je l’extrapolerai également aux amis et amies vrais !

    • Gilles Jeanneau dit :

      Comme tu as raison Laure à propose des amis car j’ai essayé de retrouver des amis d’école et de lycée mais j’ai fait « chou blanc » comme on dit.
      Beaucoup de ma génération ne se sont pas mis à l’ordinateur et donc à Internet semble-t-il. Quel dommage mais c’est ainsi.
      Christian est l’un des rares copains de lycée avec lequel on s’est retrouvés…

      • christian grené dit :

        Ouais Gilou! Je te revois comme si c’était hier, et si l’occasion se présente, je ne manquerai pas d’aller à ta rencontre. A Libourne ou ailleurs.
        Amitiés lycéennes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.