Je vous propose, chère lectrice et cher lecteur, de préparer le débat du samedi 19 juin à 9 h 30 dans l’espace culturel de Créon, qui lancera la campagne nationale des « Arbres de la laïcité ». Jusqu’à ce samedi matin, un texte sur la laïcité, écrit par une personnalité, sera publié sur ce blog. Aujourd’hui, je vous propose un texte de mon ami Guy Georges, ancien secrétaire du Syndicat National des instituteurs, qui sera présent lors de ce rendez-vous exceptionnel des laïques girondins.

Après avoir voté le maintien de l’institution indépendante « défenseur des droits de l’enfant » , puis être passés par l’Élysée, les sénateurs de la majorité se sont donc déjugés le lendemain. Déni de démocratie, a justement protesté la défenseure des droits de l’enfant. Pour en arriver là, il faut croire que l’enjeu est éloigné de la simple réorganisation technique qu’en donne l’apparence, regrouper dans un même ensemble, médiateur de la République, HALDE et défenseur des droits de l’enfant. Sous contrôle d’un président nommé par le Chef de l’Etat, il est évident que ces trois éléments perdront beaucoup de leur liberté de jugement et d’action. L’intention de museler ce qui pourrait être révélateur de problèmes sociaux susceptibles de ternir l’exercice du pouvoir est évidente. Il y a probablement aussi une raison idéologique. Les droits de l’enfant ne sont en rien comparables à ceux des adultes, car les enjeux sont d’une autre dimension.
La France fut une des premières nations à ratifier la Convention Internationale des droits de l’enfant. Pourtant, ses gouvernements de droite adoptèrent très vite un profil bas.  » Une coquille vide » disait le juge Rosenczveig en novembre dernier à l’occasion du 20ème anniversaire de la Convention. Le révélateur en est, comme toujours, l’enjeu de l’éducation, plus précisément les responsabilités de l’État vis-à-vis de la jeunesse en la matière.
Depuis deux siècles, lorsque Condorcet avait, le premier, proclamé le droit des enfants à une éducation universelle, libérée des tutelles monarchique et religieuse, dans  » des établissements aussi indépendants que possible de toute autorité politique », ce droit de l’enfant s’est vu opposer l’ expression symbolique du « droit des pères de famille ».
C’est le parti monarchiste, imposant la loi Falloux, en 1850, au nom du droit du père, auquel Victor Hugo répliquait : »L’instruction primaire obligatoire, c’est le droit de l’enfant, qui est plus sacré que le droit du père » C’est Maurice Barrès invoquant le « droit des familles », à qui Jaurès répondait : « Je dis qu’il ne s’agit ni du droit de l’État, ni du droit des familles, mais qu’il y a un droit de l’enfant…La démocratie a le devoir d’éduquer l’enfance et l’enfance a le droit d’être éduquée selon les mêmes principes qui assureront la liberté de l’homme. Il n’appartient à personne, ou particulier, ou famille, ou congrégation, de s’interposer entre ce devoir de la Nation et ce droit de l’enfant »
C’est le député MRP Maurice Schumann, en 1946, déclarant que « le père de famille a un droit naturel antérieur sinon supérieur à celui de la société de leur donner (aux enfants) l’enseignement qu’il juge convenable » A quoi le député Pierre Cot répond «  à ce droit sacré de l’enfant (à l’éducation) correspondent pour le père de famille et pour l’Etat, non pas des droits mais des devoirs. Ce que le père et l’État ont le devoir de faire, c’est de donner à cet enfant une formation qui le rende capable, lorsqu’il sera grand, de choisir librement et de définir ses propres idées »
Encore plus près de nous , en 1959, au cours du débat sur la loi Debré, à M. Boscary-Monservin, qui alléguait le droit et le devoir du père de famille se traduisant par le libre choix du milieu d’éducation, le député Privat déclarait : Nous opposons le droit de l’enfant, dont nous avons le devoir de former l’esprit et non de le conformer ». Expression symbolique en la circonstance, le « droit du père de famille » ? Un prélat, l’évêque de Saint Étienne, l’avouait imprudemment. Il est vrai que c’était en 1943, où la prudence de l’Église Catholique n’était pas nécessaire: » De droit divin, l’enfant est à Dieu ; de droit naturel, il appartient à ses parents ; de droit humain il est citoyen d’une patrie. Ce droit divin est absolu et sans limite »
Je ne voudrais pas choquer les croyants en observant que ce pouvoir absolu sur l’enfance peut être l’apanage de qui se prend pour un dieu.. On voit dans ce fil conducteur de l’histoire que l’affrontement ne porte pas sur le rôle de la famille mais sur celui de l’État. Ce n’est pas l’autorité parentale que la gauche conteste. Le service public, devoir de l’État, enseigne les valeurs communes de la Nation; ce n’est pas incompatible avec l’éducation particulière que les familles donnent à leurs enfants.
En arguant de ce que la droite nomme abusivement liberté de l’enseignement, qui d’ailleurs, n’est pas mis en cause, le parti clérical demande à l’État d’organiser des enseignements destinés à conformer la jeunesse à des prosélytismes spirituels, sociaux, politiques. « Des enseignements », car ce qu’exige l’un doit être accordé à d’ autres.
Que se cache-t-il donc derrière l’apparente opposition, sinon deux conceptions inconciliables de la société, dont l’école est le vecteur privilégié. L’une conservatrice, dirigiste, qui entend par l’endoctrinement des esprits figer l’évolution de la société et conserver le pouvoir dès qu’elle le conquiert, l’idéologie de droite. L’expérience a montré où elle peut mener. L’autre ouverte, évolutive, réformiste, démocratique, celle de gauche.
Ce n’est pas une « vieille lune ». Revient aujourd’hui l’antienne, domestiquer l’école laïque; la privatiser pour des intérêts de « père de famille », en l’accusant d’être à la « solde de l’État ». Il paraît, chez ces nouveaux prosélytes, qu’il faut « séparer l’école de l’État » au nom de la liberté.
C’est pourtant l’État qui peut le mieux garantir cette liberté, ce droit de l’enfant à être formé à toutes les facettes de la pensée, pour mieux et plus librement choisir sa voie.
C’est cela la laïcité de l’État, confrontée à toutes les manœuvres d’aujourd’hui.