Un arbre ? On passe à côté de tellement d’arbres sans connaître leur histoire que leur présence reste anecdotique dans l’environnement social. Il n’y a que ceux qui ont pu résister aux vents mauvais ou à la rapacité des hommes que l’on considère comme remarquables. Les autres appartiennent à ces paysages qui marquent notre proximité mais qui n’appellent que l’indifférence. Ce n’est pourtant pas par hasard que les révolutionnaires avaient voulu marquer leur entrée dans l’ère de la liberté, de l’égalité et de la fraternité en installant au cœur des villages un symbole vivant de leur bonheur. Ils désiraient inscrire dans la continuité de la vie leurs envies de voir naître et grandir un monde meilleur. A Créon, hier en même temps qu’à Sainte Foy la Grande, et quelques heures avant Tabanac, ce processus est revenu sur le devant de la scène. Surtout pas la scène médiatique, car elle ne survit que grâce aux arbres que l’on abat ou que l’on déracine mais jamais grâce à ceux que l’on plante. Et quand ils portent en guise de feuilles des valeurs réputées mortes on les regarde avec dédain. Nous sommes en effet entrés dans l’automne de la vie politique, qui tourne autour du prénom à la mode : « Nicolas ! » Rien n’est plus important que de savoir si le « Nico » qui a été mis à la « réforme » a bien dit, dans un vestiaire de football, « va te faire…. » à un sélectionneur inconstant, après que l’autre ait clamé « casse toi pauv’con! ». Les mots ayant été dits à voix basse, on peut garnir des minutes d’antenne, alors qu’en mettant les points sur les « i » et en s’exprimant à voix haute, sincèrement, sereinement sur des principes de vie commune, ils n’offrent plus aucun intérêt. Faire appel à l’intelligence ne constitue pas une référence en matière de réussite dans la société actuelle. L’élite politique et sportive, en attendant l’élite culturelle, est désormais à ce niveau ! La preuve ? Les déjections verbales secrètes d’un vestiaire ont provoqué une réaction du chef de l’Etat Français, Chanoine de Latran, co-prince d’Andorre aux côtés de l’évêque d’Urgel, alors que les nôtres n’ont pas eu l’heur d’intéresser les preneurs de son ou d’images.
A Créon, nous n’avions pourtant aucun espoir de rivaliser avec le mondial footballistique de la fraternité française triomphante. Notre arbre de la laïcité ne méritait sûrement pas un micro ou une caméra, d’autant qu’il ne portait aucune insulte, aucune attaque, aucune polémique, ce qui le condamnait dès le départ à un anonymat absolu. Nous avions pourtant fait le maximum en invitant… Guy Georges, vous savez le tueur en série (des idées reçues) et celui que beaucoup considèrent comme un criminel « bouffeur » de curés. Ça n’a pas marché, bien que quelques âmes peu charitables aient fait, avec un humour délicat, le lien entre l’ex-secrétaire national du Syndicat national des Instituteurs et le criminel de la région parisienne. Dommage que la confusion reflétant l’inculture sociale actuelle n’ait pas changé la donne. Il faut reconnaître que la qualité de la présentation par Guy Georges des réalités sous-tendant les attaques en cours contre la démocratie à travers l’école laïque auraient dérangé bien des je sais-tout du système médiatique. Ils ont préféré rester au chaud dans l’opinion dominante.
Sa démonstration argumentée, cohérente, et surtout inquiétante, aura eu le grand mérite de rendre lisible la globalité d’une offensive strictement idéologique. Elle repose sur un principe que j’ai maintes fois dénoncé dans ces chroniques : marchandisation tous azimuts du service public d’éducation au nom de la crise, de la liberté de choix, et de la nécessaire concurrence. Il a rappelé que le fondement de la laïcité et de la démocratie est l’égalité des droits dans la richesse des différences et non l’égalité des différences dans la diversité des droits. Alors que l’école laïque répond au premier terme, l’égalité des citoyens, il est regrettable que les établissements privés aient obtenu l’égalité des différences, voie ouverte au communautarisme qui va lentement mais sûrement conduire à l’effondrement de la République « indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race, ou de religion ». Guy Georges a su parfaitement mettre en évidence qu’il s’agissait, 50 ans après l’appel de Vincennes, de l’enjeu primordial de la période qui précède l’élection présidentielle de 2012. Si personne ne lance une riposte sereine, massive, robuste, nous allons vers une dictature réelle de la société via la privatisation outrancière du système éducatif.
Tous les témoignages des parlementaires, des représentants associatifs, politiques, ont largement confirmé que la démolition en cours ne devait rien à une volonté de réformer dans l’intérêt des enfants ou des jeunes. Elle s’inscrit dans une logique idéologique soigneusement construite, et qui vise essentiellement à rendre pérenne la main mise actuelle du libéralisme sur le pouvoir. L’école étant au cœur du dispositif démocratique, tout sera fait pour la réduire, non pas par la force, mais par un démantèlement progressif, programmé et parfaitement ciblé. Miné par l’indifférence populaire, sapé par des critiques approximatives, rongé par des suppressions massives de postes, affaibli par les difficultés créées par la réforme des collectivités territoriales, le système va lentement s’effondrer sur lui-même, entraînant dans sa chute les autres structures voisines. La laïcité reste véritablement le dernier rempart contre la mort de la démocratie.
L’arbre, planté sur la place portant le nom du fondateur du Cours complémentaire public de Créon, devant le portail d’entrée de la seule école publique française portant le nom de la cantinière qui a servi des milliers de repas avec dévouement, a un tronc fragile et un feuillage réduit. Il ne devra pas être « arrosé que de bons sentiments ». Il faudra qu’il prélude, le 11 décembre prochain, jour du 105ème anniversaire de la publication de la pierre angulaire de la république laïque française, la loi de la séparation des églises et de l’État, à la plantation d’une belle « forêt » diversifiée et serrée des communes de France, ouverte aux rayons du soleil de la liberté et à l’air pur de la fraternité. On peut toujours rêver, mais dans le fond, il n’y a rien de plus révolutionnaire que de vouloir transformer ses rêves en projets, puis en réalité. A Créon, hier, j’ai fait un songe : une gauche laïque résolue, unie, offensive, oubliant ses renoncements à être elle-même, soucieuse de parler clair et de ne pas se contenter de réagir mais capable d’agir !