Voici une interview publiée par le journal SUD-OUEST du 13 décembre dernier, à laquelle j’ai répondu comme l’un des initiateurs de l’opération des Arbres de la Laïcité, lancée à Créon le 19 mai dernier, repris avec motivation et brio par Marie-Christine Darmian en Gironde (plantation d’un arbre à Biganos ce 2 avril à 11 h 30) . Cet entretien prend une actualité particulière dans le contexte actuel et dans la préparation du débat opportuniste organisé par une partie de l’UMP.
On en arrive à la situation ubuesque où ce sont les… représentants des religions en France qui donnent des leçons de « politique laïque » au parti du Président de la République, qui s’est assis sans vergogne sur le caractère laïque de la France qu’il doit représenter. En fait, personne ne parle de laïcité mais on exploite un terme qui, je l’ai dit maintes fois, devrait accompagner, sur le frontispice des Mairies, la « Liberté, l’Égalité et la Fraternité ».
Voici le contenu de cet article.

S.O. : Un colloque a été récemment organisé à l’Assemblée Nationale pour l’anniversaire de la loi de 1905. Vous y avez représenté l’Association des Maires de France. 105 ans après la séparation de l’Église et de l’État, la laïcité est-elle d’actualité ?

JMD.- Oui, mais les mots ont changé. Le débat ne porte plus seulement sur les relations entre l’Église et l’État, mais sur l’intrusion des actes de la vie privée, au sens le plus restreint du terme, dans la vie publique. Cela ne concerne plus seulement la religion. Cela touche aussi, par exemple, les milieux économiques. Ce sont tous ces phénomènes qui peuvent porter atteinte à la laïcité.

S.O. : Le problème s’est-il en quelque sorte banalisé ?

JMD : La laïcité, c’est un problème du quotidien. Nous avons dépassé le stade de l’instit bouffeur de curés. Nous sommes dans un univers beaucoup plus problématique, dans lequel la sphère publique court le risque d’être privatisée et soumise à des influences extérieures aux valeurs de la République.

S.O. : Mais pas uniquement religieuses ?

J.M.D. : Non. C’est l’une des choses que ce colloque veut mettre en évidence. Les influences auxquelles nous faisons allusion ne sont pas uniquement liées à la religion. On voit apparaître des écoles ou des structures éducatives à but strictement politique. On constate aussi l’influence de certaines sectes ou de certains extrémismes dans la sphère de l’éducation. On voit également surgir des problèmes liés à la laïcité dans les hôpitaux. Actuellement, nous assistons à un élargissement du champ de la laïcité, et c’est pour cette raison qu’elle doit devenir vraiment fondatrice de la réflexion que l’on doit mener sur l’avenir du vivre ensemble.

S.O. : Comment les défenseurs de la laïcité peuvent-ils répondre à ces défis ?

J.M.D. : Les réponses passent d’abord par le respect strict de la liberté individuelle. En premier lieu, il faut admettre que les gens, quels qu’ils soient, ont la liberté d’exercer leur religion. Mais à une condition : il faut veiller à ce que ces pratiques individuelles n’hypothèquent pas la vie collective des autres. Et c’est ce qui devient très difficile, dans une société où l’on cultive de plus en plus l’individualisme au détriment de l’intérêt général.
Cela suppose de faire très attention à des phénomènes qui peuvent paraître anodins. Les enfants peuvent-ils ou pas être munis d’un téléphone portable à l’école ? Peut-on faire sponsoriser des voyages scolaires par des commerçants ou des industriels ? La réponse à ces questions passe par une réflexion sur la laïcité.

S.O. : Quelles réflexions vous inspirent les récentes déclarations de Marine Le Pen ?

J.M.D. : Quand la République ne s’empare pas d’un problème, et ne parvient pas à le régler, elle ouvre la place à tous les abus possibles et imaginables. Marine Le Pen a bien compris la faille qui existe dans le système républicain. Elle s’engouffre dedans en stigmatisant une seule religion, alors qu’elle pourrait viser beaucoup d’autres religions.

Merci de me dire si ces propos étaient décalés en décembre dernier et s’ils n’étaient pas en avance sur ce qui se produit depuis quelques jours !

3 Réponses

  1. François

    Bonjour !
    – Si « Laïcité » n’est pas associée à  » Liberté, Egalité, Fraternité », c’est qu’elle est en filigrane dans ces trois beaux principes malheureusement souvent bafoués.
    – S’il est une religion (car, de fait, c’est aussi une religion !) qui devrait s’appliquer à elle-même ce principe de laïcité, c’est bien la POLITIQUE !
    Cordialement.

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  2. Stanislas

    Bonjour !

    Et bien votre approche dans cet entretien était très raisonnable, et fait écho aux préoccupations exprimées par l’UMP, ni plus ni moins.
    La conception originelle de la laïcité par les révolutionnaires et la loi de 1905 d’annulation des influences réciproques église catholique-Etat étant maintenant acquise, on est passé au concept de laïcité pour le « vivre ensemble », une organisation qui fait que l’on puisse exercer sa religion sans empiéter sur les autres.

    Pour s’adapter il a fallu au cours des années faire des lois successives pour chaque cas particulier : les femmes musulmanes dans les hôpitaux, les financements de lieux de cultes musulmans ou catholiques, les demandes communautaires comme les horaires aménagés de piscine, les repas de cantine Hallal etc…

    Alors pourquoi pas en discuter une fois pour toute et faire une règle et une seule qui couvrirait tout?

    disqualifier le bien-fondé d’un débat sur la laïcité et l’Islam par l’UMP sous prétexte d’élection est un peu facile, car il y aura toujours des élections dans un horizon de 12 à 15 mois. Opportuniste comme vous dites? A chaque fois que l’UMP a ouvert un débat ayant trait à la sécurité ou l’immigration, on l’en a accusé. Je pense que vu les résultats des élections intermédiaires, ils n’attendent aucune voix supplémentaire du FN en faisant cela, cette accusation d’arrière pensée se dégonfle d’elle-même.

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  3. Christian BAQUE

    La laïcité peut être tout ce qu’on veut, une philosophie, une idéologie, l’art du « vivre ensemble » etc… je ne sais quoi encore. On peut l’affubler d’adjectifs divers, « ouverte » « plurielle » « positive ». On peut… on peut…
    Mais la laïcité c’est avant tout un système juridique mis en place depuis 1905, de séparation des églises et de l’Etat.
    Un système qui s’impose à tous quelles que soient leurs opinions ; système juridique ayant pour objectif de garantir la liberté de conscience aux citoyens, croyants ou non Donc qui applique les lois à tous les citoyens de la même façon.
    Chacun verra là que cela n’a rien à voir avec la laïcité à géométrie variable de certains, qui s’apparente davantage à une croisade de la chrétienté contre l’islam.
    Mais derrière toute ce tam-tam n’y-a-t-il pas une manipulation pour modifier la loi de 1905 (cf commission Machelon) ?

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