Depuis des décennies et l’arrivée de la télévision le journalisme a lentement sombré dans une forme de vedettariat dénaturant les valeurs d’un métier pourtant très exigeant sur le plan de l’éthique. Depuis belle lurette un « présentateur » ou un « commentateur » supposé être détenteur d’une carte de presse similaire à celle d’un gratteur d’info de locale dans un journal de province, n’a plus rien à voir avec les bases d’un métier consistant à servir l’information et pas à s’en servir. On en arrive à chaque émission à se demander qui est le plus important : celui qui pose les questions ou celui dont on attend la réponse. La suffisance ou l’arrogance constituent désormais des atouts essentiels pour s’installer dans le paysage audio-visuel. Tout est bon pour parvenir à ses fins et notamment cette technique consistant à se bâtir une réputation en se « payant » son interlocuteur surtout si c’est un(e) élu(e). On construit son avenir journalistique sur la capacité que l’on peut avoir à provoquer un clash plutôt que sur celle de favoriser la compréhension d’un discours ou d’un événement, d’un contexte ou d’une personnalité.
Une bande constante de « je sais-tout » défile sur les plateaux de toutes les émissions pour y dispenser de propos sentencieux dénués de toute fiabilité. Jamais la situation n’a été aussi désastreuse et plus personne ne peut savoir qui est animateur, journaliste, saltimbanque ou enquêteur. Dans de multiples émissions le mélange des genres est tel que l’on se croirait au chamboule-tout d’une fête foraine. L’enjeu n’est pas de savoir ce que veut ou vient dire l’invité(e) mais d’arriver à le mettre à n’importe quel prix, en difficulté. Cette forme de journalisme se repaît de la polémique préfabriquée et de l’exceptionnel parfois outrancièrement mis en scène. Elle est devenue la norme dans l’audiovisuel.
Dans la dernière de « des paroles et des actes » qui accueillait Jean-Luc Mélenchon on a eu une illustration parfaite de cette réalité sociale inquiétante. François Lenglet le pape de l’économie libérale, qui officie sur le service public où il est rémunéré avec l’argent des contribuables, a accusé l’invité de soutenir un dirigeant « corrompu » : « La petite amie de M. Morales, qui est la mère de son fils, a bénéficié de 500 millions de dollars de commandes publiques. » Or, la fameuse « petite amie de M. Morales » ne… l’est plus depuis dix ans, « le fils du président » n’a jamais existé et la justice a totalement innocenté le président bolivien, en réalité victime d’une machination destinée à lui faire perdre le référendum du 21 février dernier.
Malgré les protestations de Mélenchon la « vérité » a été assénée devant des millions de téléspectateurs et elle est donc passée dans l’opinion dominante. Il a fallu que l’ambassade de… Bolivie publie un communiqué humiliant pour le journalisme français condamnant les « propos démesurés, le manque d’information et de prudence de François Lenglet » le conduisant à répandre des « calomnies sans fondement » sur une chaîne publique… qui n’a pris aucune sanction contre ce manque flagrant de professionnalisme. L’intéressé avec une indécence coupable a consenti à publier un piteux communiqué pour tenter de réparer le fait d’avoir répandu une fausse information basée sur une rumeur que le Front national aurait bien aimé diffuser ! On attend une analyse par le CSA de ce qui constitue un manquement grave à la déontologie citoyenne du service public !
Dans la même émission l’ineffable Pujadas a manipulé allègrement l’opinion selon un processus traditionnel : celui du micro-trottoir appuyé sur un sondage. Deux outils sur-utilisés pour faire le contraire du journalisme c’est à dire orienter le téléspectateur ou l’auditeur vers un objectif déterminé à l’avance. Il s’agissait de démontrer que les grèves étaient impopulaires et que le gouvernement était au moins autant responsable que la CGT. La méthode est simple : « Une donnée centrale : qu’en pense l’opinion publique ?. Quel avis sur la loi travail ? Quel avis sur les grèves ou les blocages ? » lance Pujadas. On s’offre donc un sujet avec les avis de ces bons Français triés sur le volet dans la rue :« Un conflit qui n’en finit plus et des Français qui ont bien du mal à savoir ce qu’il faudrait faire pour y mettre un terme » annonce le commentaire avant bien évidemment d’aligner les témoignages qui prouvent que l’analyse est parfaite !
D’autant que les chiffres approximatifs et manipulés d’un sondage qui permet de renforcer l’idée que les sondés sont les Français dans leur ensemble ! « 46 % des Français estiment qu’il faudrait retirer la loi travail, 40 % qu’il devrait être modifié, seuls 13 % le garderaient en l’état. » Il y a seulement 1 % d’indécis quand dans d’autres sondages 32 % sont indécis car ils ne connaissent pas le texte… Le tour est joué : Pujadas est le héros de la France silencieuse qui ne parle que par micro-trottoir ou sondage !
Au même moment était décerné le prix Albert Londres, la plus prestigieuse mais la plus méconnue des récompenses professionnelles du journalisme. Il a été attribué à Claire Meynial, spécialiste de l’Afrique au service international du Point, où elle est journaliste depuis 2002. Elle a été récompensée pour une série d’articles sur les migrants d’Afrique de l’Ouest et la route périlleuse de l’exil et sur l’épidémie d’Ebola au Nigeria, a expliqué le jury, pour qui le reportage de la journaliste de 39 ans, «au-delà de ses qualités d’écriture et de rigueur d’enquête, accroche le lecteur par son humanité et son empathie pour les victimes». De leur côté, Sophie Nivelle-Cardinale, 37 ans, et Etienne Huver, 40 ans, ont été récompensés pour leur reportage « Disparus, la guerre invisible de Syrie » diffusée sur la chaîne Arte. Ils seront vite oubliés…alors que Lenglet et Pujadas ont de belles heures de service public devant eux !