Hommage rendu à André Heyraud le plus âgé des Créonnais, l’un des derniers prisonniers de la dernière guerre mondiale décédé à plus de 102 ans ! 

Mon cher André,

Un soir d’été où la rue Jean Baspeyras résonnait les cris stridents des martinets affolés et que tes hirondelles celles qui ont toujours construit fidèlement leur nid sur les corniches de ta maison, piaillaient, je suis sorti pour fermer les volets de la mienne.  Tu fermais les tiens à la même heure et maintenant je peux te l’avouer je surveillais discrètement si ce rite était respecté. Or vers 23 heures, ce n’était pas le cas. Le son de ta télévision débordait dans l’air tiède. En m’approchant de ta porte d’entrée grande ouverte, à travers les lanières du pare-mouches, je t’ai aperçu étendu dans ton fauteuil, inerte, la tête sur le côté. Un moment d’angoisse. Je me suis approché de toi et tu dormais peu passionné par un film. Alors que tu ne manquais pas une seule minute d’un match de football que tu commentais avec sévérité ou enthousiasme Contraint de te secouer je vérifiais avec soulagement que tu n’étais pas parti sans me dire adieu ! Je voudrais tant aujourd’hui, ici, maintenant te sortir de ce sommeil éternel qui t’a enlevé à ce Créon que tu aimais tant.

Le plus ancien des Créonnais nous a quittés et avec lui c’est le livre d’un siècle de l’histoire de notre pays mais aussi de notre ville bastide qui s’en va. Peu de monde peut comprendre, comme nous qui avons traversé quelques décennies avec toi, la profondeur de notre attachement à un homme simple, sincère, fidèle, lucide reflet d’une autre époque, celle où le bonheur était dans les prés, dans les cours des fermes ou des écoles, au travail, dans les fêtes, dans l’amitié et le partage.  André avec toi tu se referment les plus belles pages d’une vie d’homme vrai comme le temps ne nous en donnera plus.

Ta pugnacité à défendre ton idéal, ton caractère bien trempé, ta capacité à relativiser les aléas du destin, ton affection pour les autres, ta modestie, ta force de caractère te permettant de ne jamais te plaindre, tes saines révoltes n’étaient que le reflet des épreuves que t’avaient infligé une vie ingrate.  La mort de ton père, la nécessité d’aller le plus vite possible vers le monde du travail, la maladie de Clémence, l’absence d’enfants te conduisaient à apprécier à leur juste mesure les bonheurs simples, le privilège de préférer le partage au repli sur soi et un attachement indéfectible aux valeurs fondatrices de notre République.

André tu les avais servies en 1940 quand la mobilisation t’a entraîné dans le tourbillon de cet affrontement entre les forces du mal et celles qui étaient dans ton cœur d’enfant du peuple. Tu étais en effet un authentique enfant du peuple marqué par la dureté de ton enfance. L’école t’avait donné l’instruction publique dont on avait besoin pour travailler intelligemment dès le plus jeune âge. L’apprentissage puis l’entrée dans une vie active autour de ce qui allait devenir ta passion, la mécanique t’a permis de soutenir ta mère installée dans la maison que tu occupais dans cette rue de Libourne dotée d’une vie intense avec encore une forge, des étables, des commerces et parfois au milieu de la chaussée le tilleul ou les oignons que l’on mettait à sécher sur la vielle toile d’un matelas offert par la matelassière située à quelques pas de chez toi.  Tu as dû quitter tout ça André pour partir vers une guerre provoquée par la volonté hégémonique d’idées qui te révoltait.

Le motocycliste éclaireur fut vite pris dans la tourmente dans cette région de Belfort où tu n’aurais jamais imaginé te rendre.

Fait prisonnier par l’armée allemande conquérante, le lendemain d’un appel du général de Gaulle que tu n’as comme beaucoup de Français jamais entendu, le 19 juin 1940, tu allais à marches forcées ou dans des wagons à bestiaux dévolus aux humains terminer ton périple dans un sinistre stallag de Poméranie qui appartient désormais à la Pologne.

Tu y découvriras ce qui va fonder ta vie : la solidarité et l’amitié en te liant dans l’adversité et la dureté des conditions de vie avec Morlot qui deviendra ton compagnon d’infortune pour 5 ans. Avec lui tu partageras les aventures rocambolesques ou dramatiques de 5 ans de captivité dans une briqueterie puis dans un atelier de mécanique avant d’être libéré par l’armée soviétique. Evadé tu vas errer dans les ruines d’une Allemagne en déroute allant de la Baltique à Odessa sur les bords de la mer noire dans un périple digne de celui du film La Vache et le Prisonnier !

Après des mois d’errance ou de confinement tu finiras par embarquer sur un bateau qui te ramènera à Marseille où tu te sépareras de ton ami Morlot qui remontera vers sa Lorraine natale et toi tu finiras par arriver chez ta mère, dans ta rue de Libourne qui ne t’attendait plus 5 ans plus tard et que tu ne quitteras plus jamais ! Cinq années difficiles, éprouvantes moralement et physiquement, humiliantes parfois dont tu parlais pourtant avec le sourire ! Tu en garderas un sens aigu de la lutte contre tous les idéaux extrémistes, contre toutes les formes d’injustices, contre toutes les formes d’autorités dégradantes.

Je t’ai toujours connu aimant le partage que ce soit des légumes de ton jardin, des repas des Fils d’Argent, des réunions électorales, des luttes aux Ciments Français où tu as travaillé après avoir débuté chez M. Simard comme plombier ou des Prisonniers de guerre. Pour moi tu restes celui qui avec ton inséparable complice Yvan Cassy a construit et animé le manège d’une autre époque de l’Amicale laïque attraction de la fameuse kermesse d’une école publique à laquelle tu étais attaché. A plus de 100 ans tu as tenu il y a encore deux ans à venir voter pour moi aux dernières cantonales…Voter était pour toi un devoir absolu, une nécessité citoyenne indispensable.

Tu portais à Clémence, ce petit bout de femme fragile, aussi discrète que toi un amour sincère et sans faille. Même quand la maladie l’a touchée tu as refusé de te séparer d’elle malgré toutes les difficultés que générait son état. Ensuite tu as eu Virginie qui a tout fait pour que tu sois rassuré, heureux, serein dans ton quotidien.

A la maison de retraite où il avait fallu te résoudre à aller tu tenais ta place, à la même table que ma mère ce qui me donnait l’occasion de te voir et de te suivre. Tes colères contre la soupe trop claire ou de la viande mal cuite résonneront encore dans le restaurant collectif. Elles appartiennent à ton personnage.

André, mon vieil ami André je voudrais que tu te réveilles encore une fois. Et que tu puisses demander à Clémence de sa voix fluette de nous chanter à cappella le Temps des cerises… Oui André je te l’offre pour ton départ car ce chant reflète ta vie

Quand nous en serons au temps des cerises 
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au coeur
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur

Mais il est bien court le temps des cerises
Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d’oreilles
Cerises d’amour aux robes pareilles
Tombant sous la feuille en gouttes de sang
Mais il est bien court le temps des cerises
Pendants de corail qu’on cueille en rêvant

J’aimerai toujours le temps des cerises
C’est de ce temps-là que je garde au coeur
Une plaie ouverte
Et Dame Fortune, en m’étant offerte
Ne saura jamais calmer ma douleur
J’aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au coeur

Bizarre André tu nous quittes en plein temps des cerises…

Adieu l’ami, adieu camarade, tu étais une bien belle personne. Repose en paix !