Il était massif. Un sorte de bouddha. Un énorme « culbuto » pouvant fire basculer à tout moment une assistance par une pirouette verbale aussi colorée que cinglante. Un vrai personnage de Pagnol qui aurait fui la Canebière pour s’installer dans un quartier populaire de Montpellier. Louis Nicollin  avait conquis les cœurs des adeptes du parler-vrai grâce à des formules pouvant constituer un chapelet pour prières de mauvaise foi. Il avait un seul titre de noblesse : celui d’être devenu, pour les chevaliers de la balle ronde, habitués aux ronds de jambe et au pince-fesses, « Loulou » l’empereur de La Paillade, ce quartier populaire d’où il était parti flamberge des mots au vent, sans aucun complexe à l’égard des peigne-culs critiquant ses méthodes à l’emporte-pièce ou ses réparties tonitruantes. Viré de chez les jésuites en quatrième, le jeune Louis a fréquenté sept ans le Cours Pascal, à Lyon. Une boîte à bachot qu’il a quittée après avoir échoué trois fois à l’examen. Meneur d’une bande de cancres, il préférait (et il ne s’en cache pas) les péripatéticiennes du quartier aux cours de français. «Loulou» se rêvait surtout footballeur professionnel. Mais son père, Marcel, l’avait programmé pour ­reprendre l’entreprise familiale de collecte de déchets, basée en banlieue lyonnaise. En guise de stage ouvrier, on le collait chaque été au « cul des camions » pour charger les poubelles à 4 heures du matin. «C’est là qu’on apprend la vie», commente aujourd’hui l’un des PDG de la troisième entreprise de collecte de poubelle. Ses deux fils, Laurent et Olivier, y ont eu droit eux aussi.

Sa notoriété n’a cessé de croire lui donnant une stature d’homme de poids détonnant et déconnant. En fait sous ses allures de Balourd, ours attiré par le miel de la notoriété il dissimulait une passion dévorante pour les défis. Pas ceux des gens friqués qui cherchent la facilité des dépenses folles mais ceux qui permettent de réaliser des prodiges avec le moins possible. Provocateur permanent, insolent parfois, chambreur souvent le cador des poubelles n’avaient jamais oublié que sa passion pour des activités sportives qu’il ne pouvait pas pratiquer ne se matérialiserait qu’à travers des guerriers ou des artistes qu’il recrutait sur la base de leur envie d’exister. Il était excessif en tout et capable de se priver de rien. D’ailleurs il est mort à la suite d’un arrêt de son cœur épuisé par les émotions, les colères, les soucis, les embrouilles et plus encore par son incapacité maladive à se modérer. La bouffe ? Elle l’a emporté puisqu’il sortait d’un gueuleton dans un restaurant près de Nîmes.

Agé de 74 ans, « Loulou » était un anarchiste fortuné du football français qui ne pouvait pas mourir dans son lit. Sur un banc de touche on a cru plusieurs fois qu’il laisserait la peau tellement sa fougue et sa verve l’épuisait. Il ne manquait pas d’air dans ses commentaires à l’égard de ses joueurs, de son entraîneur, de ses adversaires ou des… arbitres ! Il n’aimait que les conquérants qui comme lui avait hérité de pas grand chose pour transmettre beaucoup. Il n’avait jamais changé sa manière d’être depuis qu’il avait pris la présidence du club de football amateur Montpellier Paillade Sport Club, qui joue alors en division d’honneur.

Sous son impulsion, et avec l’appui du maire de la ville Georges Frêche, une autre grande gueule, devenu son ami, le club se développe et retrouve en huit ans la première division. Il prend le nom de Montpellier Hérault Sport Club (MHSC) en 1989 et Nicollin en devient l’unique actionnaire. Sous sa direction, le MHSC a notamment remporté le championnat de France D2 en 1987, une coupe de France en 1990, et la Ligue 1 en 2012. Jamais il n’a failli à son soutien au club, investissant sa fortune personnelle dans la réussite de son club. Gasset, Courbis, Nouzaret, Girard…

Membre du Club des Cinquante, fraternelle de Fidélité et travail, loge maçonnique de Montpellier, affiliée au Grand Orient de France il se permet de tutoyer tout le monde et d’envoyer sur les roses encore plus de monde. Personne ne l’impressionne mais il est craint de beaucoup. Il faut être solide pour résister à ses appréciations du genre « « Mes joueurs, je les paie plus cher que mes maîtresses. Et mes maîtresses au moins, elles me régalent la chique. » Il déteste la défaite mais exulte dans la victoire. Il aime la fidélité dans les bons comme les mauvais moments n’hésitant jamais à rappeler ceux qu’il avait chassés s’il estimait qu’ils pouvaient dans le fond être plus utiles que ceux qu’il avait mis à leur place.

Avec Roland Courbis il avait trouvé son vrai partenaire de belote ! Ils étaient contraints, tous deux, chaque été d’aller fréquenter en Italie le lieu de séjour de Mérano afin de perdre quelques kilos. Pas une sinécure : « J’y suis allé à Merano, cela met plus à plat qu’en forme. Je bandais moins ! C’est vraiment dur ! » mais c’était une obligation pour celui que pesait parfois plus de 120 Kg et avait bien du mal à se mouvoir. Il bravait toutes les consignes ? Il oubliait tous les conseils. Il vivait sans trop se soucier des règles, achetant tout sur son passage, allant chercher fortune avec pugnacité sur les territoires par tous les moyens. J’ai croisé Loulou avec la crainte de celui qui passe devant un rouleau compresseur. Dire qu’il était sympa serait exagéré mais c’était une mine de bons mots d’autant plus agréables quand ils concernaient les autres. Un chêne est tombé et on n’est pas prêt d’un trouver un de son envergure.