Depuis aussi longtemps que j’ai des souvenirs je me suis intéressé au tour de France. Même dans les derniers jours d’une école qui nous gardait jusqu’aux alentours du 14 juillet nous poussions des coureurs en plomb revêtus de maillots nationaux sur des « routes » tracées dans la poussière de la cour. Faute de télévision nous écoutions Georges Briquet avec respect et une attention que nous réservions plus à notre instituteur. Je pense que c’est de là que vient ma passion pour le journalisme sportif… qui ne m’a jamais quitté et qui ne me quittera jamais. Voici une série d’anecdotes sur la Grande Boucle… vue de mon coté ! 

 

J’ai ainsi passé une douzaine d’étés au sein du service des sports du journal Sud-Ouest sacrifiant une grande part de mes vacances familiales à travailler dans un milieu totalement différent des salles où les instits tournaient en rond. J’ai vécu des journées exceptionnelles dans les coulisses de ces épreuves en doublure du duo des envoyés spéciaux sur la grande boucle. Ce qui était un privilège était réservé aux professionnels attitrés. Je n’en ai connu en 20 ans que deux qui en aient bénéficié : Robert Dutein et Hervé Mathurin ! Le second a remplacé le premier, plus extraordinaire des personnage que j’ai pu rencontrer dans ce métier. « Monsieur Robert » a fait valoir ses droits à pension après des dizaines de Tours en compagnie de son fidèle chauffeur-complice baptisé « Loulou » alors qu’il portait le nom qui résonnait comme celui d’un sprinter belge : Van de Velde !

Dès que la carte de l’itinéraire était livrée par l’AFP, la première tâche de celui qui allait en parcourir les étapes consistait avec son guide Michelin à retenir les chambres d’hôtel. Un véritable boulot de titan car internet n’existant pas il fallait vite dans un contexte où il y avait, en quelques minutes, des dizaines et des dizaines de gens préoccupés par la même quête. Comme la caravane officielle était passée par là bien avant il lui fallait chercher parfois très loin de la ville étape de départ du lendemain pour dénicher l’hébergement recherché. Il avait ses habitudes et ses connaissances ce qui lui permettait de toujours s’en sortir avec les honneurs. Un petit tour au départ et ensuite la voiture Sud-Ouets filait vers l’arrivée pour suivre la course à la télé dans les dernières années son parcours professionnel marquée par l’intrusion du dopage.

J’ai assisté dans cette période à quelques prises de bec tonitruantes entre les spécialistes des différentes disciplines. Personne n’épargnait le cyclisme, que chérissait ce personnage qu’Audiard aurait aimé, Robert Dutein, passé progressivement du statut de pompier du port de Bordeaux à la Libération à celui de grand reporter sur les routes épiques du Tour d’une France amoureuse des « géants des cycles ». Cet homme était d’une franchise sans limite, mais il vitupérait à la moindre allusion de dopage sur une épreuve qu’il préparait soigneusement en allant sur le Dauphiné Libéré ou sur Paris-Nice. Pour le reste, il filait avec son fidèle Loulou sur les routes, devant et rarement derrière le peloton ou les échappées. Son départ pour la ville d’où s’élançait le Tour constituait un moment particulier, car tout le monde l’enviait. Être présent dans la caravane et côtoyer au plus près ces hommes mythiques lui donnait un prestige particulier vis à vis des autres. Il n’avait cependant aucune illusion sur son métier, et se contentait d’entretenir la légende, se refusant à voir ce qui était évident. L’arrivée de Tapie dans ce monde où le pognon avait déjà largement perverti les comportements, avait eu raison de sa naïveté apparente. « Roro » était une grande gueule au coeur d’or, réfugiée dans une naïveté déroutante. Il éructait avec son langage fleuri contre « celui qui n’avait rien à foutre dans le vélo » !

En quittant Bordeaux, Robert Dutein jouait les facteurs…médicaux. Il allait récupérer la veille, dans le cabinet d’un médecin girondin qui deviendra célèbre, des dizaines d’ordonnances rangées dans des enveloppes portant le nom du coureur auquel il devait les remettre. Il savait pertinemment que ces documents permettaient de soigner des asthmatiques, des cardiaques, des anémiés, des enrhumés, des courbaturés, des déficients hormonaux ou en sels minéraux qui constituaient l’essentiel du peloton. Elles furent toutes méticuleusement remises en mains… » sales » pour justifier des prises de médicaments réputés indispensables à leur santé. Il ne se posait pas la moindre question et surtout pensait qu’il y avait de l’acharnement de quelques-uns de ses confrères à démolir des « forçats » de la route ayant besoin de se reconstituer après des montées de cols aux allure de courses de mobylettes. Ces 25 tours consécutifs il les vivait simplement avec la joie de ceux qui contemplent un jouet extraordinaire, un immense mécano de son enfance ou de sa jeunesse. Bref il vivait pleinement cette épreuve, sans vouloir se poser des questions, comme le rêve annuel du coureur amateur  vaiqueur de Bordeaux-Arcachon qu’il avait été à la grande époque du vélodrome de Bordeaux. il défendait la Légende des cycles de Blondin avec acharnement et vigueur contre toutes évidences!

Il  en fut récompensé en 1985 par son « ami » Godet d’une flamboyante médaille de la grande boucle devant lui être remise par Roland Dumas alors Ministre des affaires étrangères à l’étape de Montpon-Ménestérol en présence de Jean-François Lemoine directeur du Groupe Sud-Ouest. Le secrète avait été bien gardé. Tellement bien d’ailleurs que, ne le sachant pas, « Monsieur Robert » apprit dans la voiture du fidèle Loulou qu’on le réclamait au podium du départ… Il était quelque part sur la route vers l’arrivée de Limoges. Bernard Hinault était en jaune et rien ne laissait présager un changement important… On lui fit passer la médaille et l’anecdote fit le Tour de la rédaction. Robert Dutein contrairement à ces généraux de pacotille n’ayant jamais été sur les champs de bataille mourut brutalement deux ans plus tard, sous les yeux de son petit-fils, sur une route des Landes girondines, sur son vélo… Pas question qu’il en soit autrement pour un héraut du Tour !

(1) sur la bandeau robert Dutein est l’avant-dernier en partant de la gauche…

3 Réponses

  1. CRR

    je ne suis pas une fan du tour mais la « caravane » et ses « cadeaux » me .faisaient réver.J’ai lu votre chronique avec un vrai plaisir;

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  2. Jbara

    Que n’ai-je entendu sur Robert Dutein durant ces jours et ces soirées passées au service des sports de Sud-Ouest ? Une véritable chanson de gestes grand guignolesque et hilarante. Et Blondin, et Geminiani, etc.

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  3. JJ Lalanne dit le chimiste

    Content de voir une photo du groupe Elvish. J’ utilise encore un vélo de course de cette marque. Si si!!!

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