Le service des sports de Sud-Ouest représentait les vertus de ce fameux ascenseur social qu’avait institué l’école publique des troisième et quatrième Républiques. Il y a eu, dès la fin de la dernière guerre et durant au moins 3 décennies, une accession au métier de journaliste de gens seulement portés par une passion du sport et désireux de la transmettre, à travers leur écriture, à des lecteurs n’ayant pas la possibilité de vivre ces événements qu’eux avaient la chance de vivre. Ils n’avaient pas d’autre formation que celle de la confrontation à la nécessité de rendre compte dans des termes accessibles au plus grand nombre. Ils avaient tous appris sur le tas !  La grande majorité d’entre eux avait en effet débuté comme pigistes prouvant ainsi leur motivation et leur adaptation à la vocation initiale d’un grand quotidien régional : la proximité ! Parmi ces hommes titulaires d’une carte de presse gagnée à la force de leur poignet « d’écrivain » relatant les plus modestes rendez-vous comme des plus huppés alors beaucoup moins médiatisés via les télévisions. Robert Dutein représentait plus que tout autre cette capacité à relater les épopées du Tour de France et à s’intéresser, pour en donner le résultat, à une course de village ! il vivait le vélo et il vivait pour le vélo !

Gymnaste dès son enfance dans un patronage sévère, devenu sapeur-pompier du Port de Bordeaux entre 1939 et 1945 grâce au sport, bon cycliste « amateur » sur piste, témoin des exploits des autres après sa « carrière » il avait conservé de son parcours d’enfant du peuple, des réflexes caricaturaux. Il nourrissant par exemple, sans que ses collègues en connaissent les causes réelles, une répulsion particulière vis à vis des porteurs de particules ou de titres nobiliaires. Tout le monde le savait et le jeu consistait à l’accabler de petites annonces classées annonçant des naissances, des fiançailles, des mariages ou des morts découpées dans Le monde, Le Figaro ou Sud-Ouest pour aiguiser son ire révolutionnaire. Facile : il démarrait au quart de tour ! Son extraordinaire naïveté suffisait à le faire basculer dans un délire de sans-culotte que même les scénaristes des films intitulés « Les Visiteurs » n’ont jamais atteint.

« Monsieur Dutein » alias « Robert » ou « Roro » était bon public. Michel Fradet, grand reporter en charge des disciplines olympiques, aux antipodes de son collègue, inventa donc un jour l’existence d’un ami fortuné, sélect, aux mœurs dissolus, cavalier émérite, chasseur à courre, propriétaire d’un manoir en Bretagne dans lequel il menait grand train. Ce personnage imaginaire répondait au patronyme de Pierre Alexandre de la Bourbonnais et bien évidemment tout le service accepta d’en faire la bête noire du spécialiste du « vélo » sport populaire s’il en était. Grâce à un appel d’un bureau voisin avec la complicité d’un collègue ou mieux de manière totalement artificielle en mimant une conversation téléphonique, Michel Fradet meublait le silence relatif du service par le récit imaginaire des frasques de « Pierre Alexandre ». De véritables moments d’un spectacle digne du music-hall qui mettaient Monsieur Robert hors de lui… Il tendait l’oreille en se retenant puis finissait inexorablement par proférer menaces, quolibets, injures promettant à ce noble imaginaire des sévices que la morale m’interdit de narrer dans cette chronique ! Durant des années le mythe fonctionna à merveille et nous valut des soirées mémorables !

Il fallut cependant se rendre à l’évidence : Robert terminant sa carrière en 1985 sur un dernier Tour de France avait noté qu’exceptionnellement il y aurait une étape à Vitré, ville où, on ne sait pourquoi, Michel Fradet avait situé la demeure de Pierre Alexandre de La Bourbonnais. Il témoigna d’un intérêt pour ce personnage dont on ne cessait de lui vanter la vie dissolue et les frasques financières. Pris au piège, le soir de l’arrivée dans la cité bretonne, il fallut donner dans l’improvisation. D’abord prévue au château la rencontre entre le « Berrurier » des sports et l’esthète des arts fut déplacée dans un restaurant de la ville. On meublait ainsi l’une de ces soirées du Tour où il n’y a guère de sujets de débats ou de discussions entre collègues en itinérance.

Michel Fradet envoyé spécial avec Robert Dutein sur les routes du Tour, eut la lumineuse initiative d’inventer le récit d’un incendie du manoir agrémenté d’un déluge de détails similaires à celui de la chanson « Tout va très bien Madame la Marquise ». Il sollicita ensuite de l’un des ses collègues de Ouest-France spécialisé dans les compte-rendus des épreuves nationales et internationales de natation (Robert ne pouvait jamais l’avoir croisé sur les routes du tour) qu’il tienne le rôle de Pierre Alexandre de la Bourbonnais. Un moment jubilatoire qui nous fut maintes fois conté par celui qui l’avait initié.

Rudoyé, moqué et rabaissé par son « ami » Michel Fradet celui qui ignorait tout du vélo, de la vie populaire, des extases à la Audiard de Robert, finit par s’attirer contre toute attente la sympathie du participant à ce « dîner de con ». Ce fut un moment jubilatoire pour les auteurs du canular… qui bien entendu fit le tour de la rédaction du journal ! «  Tu as été odieux avec ce monsieur déclara Robert. Avec les malheurs qu’il a eus tu n’as pas arrêté de le houspiller, de le critiquer… Tu n’as même pas eu un mot gentil après l’incendie du château ! » Robert Dutein était conquis par celui contre lequel il avait proféré les pires commentaires. Lui qui promettait une exécution à la hache ébréchée à tous ces suppôts d’une société surfaite avait basculé dans leur camp.

A peine parti à la retraite, il mourut deux ans plus tard en plein Tour de France persuadé qu’il avait rencontré un soir d’étape un authentique noble et valeureux hobereau alors que ce n’était que le fruit de l’imagination fertile de ses collègues… Nous en rions encore !