A quelques centaines de mètres l’une de l’autre, à Palerme, deux plaques témoignent du passé sicilien, celui que beaucoup voudraient oublier mais que d’autres s’ingénient à maintenir de manière plus sournoise et plus secrète. La première se trouve dans la cathédrale d’une ville qui respire l’opulence et transpire la misère. L’édifice sorte de patchwork des styles architecturaux des maîtres successifs de la ville recèle en effet un trésor qui n’est pas celui que les exploitants du lieu veulent faire visiter moyennant euro sonnant et trébuchant. Il s’agit d’une rétrospective de la vie du Padre Pino Puglisi en quelques panneaux disposés à l’écart de grand passage des touristes alléchés par les ors et les monumentales sculptures des chapelles.
L’exposition conte le combat d’un religieux contre la mafia… une singularité puisque durant le XX° siècle les ecclésiastiques avaient une attitude conciliante et pour les plus courageux d’entre eux prudente à l’égard d’un système qui n’attaquait pas l’extraordinaire richesse patrimoniale du clergé. Peu de gens regardent jusqu’au bout… et se détournent de ce
Ce fils de cordonnier ayant eu l’audace de refuser ce qu’il fallait bien appeler de la compromission permanente. Alors qu’il était, depuis 1990, curé de la paroisse de San Gaetano dans le quartier très populaire de Brancaccio, il fut abattu en pleine rue d’une balle dans la nuque le 15 septembre 1993. Il avait gêné les « chefs » locaux de la « casa nostra » ayant fait de ce titre générique une véritable réalité consistant à veiller à ce que personne ne se mêle de leurs affaires. En leur retirant il y a à peine encore quelques décennies d’une partie de « leur » main d’œuvre enfantine, par son travail social inlassable en faveur de l’éducation ou des loisirs il avait bisé les accords tacites voulant que les fortunes se construisent sans autres repères que ceux de la violence et de la malversation organisée. Le « Padre » brisait la résignation des habitants ce qui était inadmissible. En plein quartier mafieux, il avait organisé une cérémonie à la mémoire de Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, juges martyrs de la lutte antimafia. Enfin, il avait refusé de confier l’organisation des fêtes religieuses aux notables locaux, organisation qui aurait permis aux mafieux de trouver des financements. Pour les mafieux il s’agissait de défis inacceptables et il lui firent payer de sa vie !Dans le Palerme actuel il serait illusoire de croire en une éradication de cette lèpre semblable à celle des utilisateurs de paradis fiscaux ou celle de profiteurs. Là encore, comme partout, il suffit pour en avoir conscience de sortir des grandes avenues propres, enluminées, bordées de « palazzi » restaurés ou modernes pour découvrir des ruelles sombres, sales, puantes aux logements décrépis, juste égayées par le linge étendu aux balcons rouillés ou simplement en d’un bâtiment à l’autre. Une nouvelle misère bat les pavés, celle des migrants proies faciles s’il en est qui tentent de survivre en vendant, comme partout ailleurs, des objets de pacotilles made in China pour le compte de « nouveaux » parrains. Le motivation du Padre Pino Puglisi s’épuiserait dans cette lutte contre les exploiteurs de la détresse !
Il pourrait se retrouver avec Carlo Alberto Della Chiesa, général des carabinieri dont les mérites, comme ceux des héros sont gravés dans le marbre sur la façade d’un caserne. Serviteur d’un Etat inexistant sur l’île il fut envoyé à Palerme pour lui redonner des couleurs. Résistant, auteur des arrestations des terroristes de Brigades rouges, passé une première fois par la Sicile, il ne bénéficia pas d’aucune mansuétude de la part de ceux qu’il venait vraiment combattre. Si le 1er mai 1982 il est nommé préfet à Palerme il y est assassiné quatre mois plus tard le 3 septembre 1982 dans sa voiture piégée, avec son épouse et son garde du corps Domenico Russo.
Le guet-apens aurait été organisé par Pino Greco, un tueur aux ordres de Toto Riina un parrain surnommé « le fauve » qui cavalera durant 23 ans avant d’être expédié en prison. La plaque vante ses mérites et le porte au pinacle de la république italienne mais il ne sera ni béatifié, ni sanctifié ! Que ferait-il face à la sophistication des moyens dont dispose la « cosa nostra » pour maintenir sa main mise sur des pans entiers de l’économie sicilienne. Elle a pris le virage de la mondialisation et sait exploiter les faiblesses d’une ville fracturée socialement depuis des siècles.
Les palais les plus ostentatoires ont été abandonnés par les dominateurs du XIX° siècle bon nombre sont à l’abandon ou rafistolés. La noblesse, les armateurs, la bourgeoisie ont abandonné Palerme. La promotion immobilière, le traitement (doux euphémisme quand on voit la réalité) des déchets, l’exploitation des migrants et bien d’autres créneaux restent l’apanage d’une mafia qui n’a plus rien de commun avec celle qui opposa durant des décennies le clan de Corleone à celui de Palerme. La cause commune reste celle du fric. Seules les méthodes ont changé…Palerme et seulement en surface ! La victoire de l’extrême droite et la seconde place des populistes aux élections régionales en attestent : la Sicile reste une île à part !

Une réponse

  1. J.J.

    ‘La Sicile reste une île à part »
    Il faut quand même reconnaître qu’en matière de grand banditisme en Méditerranée, Malte lui fait actuellement une sérieuse concurrence.

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