Durant le siècle écoulé les intellectuels ou les scientifiques avaient un véritable pouvoir social par leur capacité à imaginer l’avenir ou à alerter sur les défaillances prévisibles d’un système imaginé par les hommes et donc forcément imparfait. Il faut se faire une raison : désormais leur voix est inaudible car couverte par des considérations irrationnelles ou économiques. Ils s’égosillent dans des mises en garde que personne n’écoute ou ne veut pas écouter. Mieux on ne leur donne plus la parole puisqu’elle contrarie les adeptes du profit à n’importe quel prix. Il faut même s’interroger sur la valeur que l’on peut accorder aux divers titres décernés par l’académie Nobel puisque le nom des détenteurs est moins connu en France que ceux de Hanouna ou Arthur. En définitive ce sont les acteurs(trices), les comédien(ne)s, les sportif(ve)s, les animateur(trice)s qui ont l’impact le plus fort sur l’opinion publique. C’est ainsi que les appels signés dans les grands quotidiens ne sont lus et commentés que si parmi les signataires on trouve une vedette du show-business ! Et pourtant.
Vingt-cinq ans après une première mise en garde d’une majorité de lauréats du prix Nobel, plus de 15.000 scientifiques de 184 pays lancent, dans une déclaration ressemblant à un cri désespéré, un avertissement face aux risques de déstabilisation de la planète faute d’actions pour préserver l’environnement et les écosystèmes. Ils ne feront pas une minute sur les chaînes de télévision perroquet avides de sensationnel et du culte des personnalités qu’ils ont eux-mêmes créées.
En 1992, l’ONG « Union of Concerned Scientists » avec plus de 1.700 co-signataires, avait émis l’avis intitulé « l’avertissement des scientifiques du monde à l’humanité » dans lequel ils argumentaient que l’impact des activités de l’homme sur la nature allait probablement aboutir « à de grandes souffrances humaines » et à « mutiler la planète de manière irrémédiable ». Un quart de siècle plus tard, ces scientifiques revisitent la mise en garde initiale dans une tribune qu’ils qualifient de « deuxième avertissement ». Il pourrait s’agir du dernier avertissement ! Mais la surdité des citoyens devenus au fil des ans des consommateurs est tellement avancée qu’ils prêchent dans le désert.
Disponibilité de l’eau potable, déforestation, baisse du nombre de mammifères, émissions de gaz à effet de serre : tous ces voyants sont dans le rouge et les réponses depuis 1992 sont décevantes, à l’exception des mesures internationales prises pour stabiliser la couche d’ozone dans la stratosphère, concluent ces scientifiques. « L’humanité ne fait pas ce qui devrait être entrepris de manière urgente pour sauvegarder la biosphère menacée » osent des femmes et des hommes capables d’apprécier véritablement la situation. Ils estiment que la vaste majorité des menaces précédemment identifiées subsistent et que « la plupart s’aggravent ».
Depuis un quart de siècle, la quantité d’eau potable disponible dans le monde pour les individus a diminué de 26 % et le nombre des zones mortes dans les océans a augmenté de 75 %. L’appel cite également la perte de près de 120,4 millions d’hectares de forêts converties pour la plus grande partie en terres agricoles et un net accroissement des émissions de dioxyde de carbone (CO2) et des températures moyennes du globe. Ils ajoutent aussi à ce tableau déjà catastrophique l’augmentation de 35 % de la population mondiale et une réduction de 29 % du nombre de mammifères, de reptiles, d’amphibiens, d’oiseaux et de poissons… Tout concourt à la perte des éléments essentiels à la survie de l’humanité.
Cependant, il est encore possible d’inverser ces tendances pour permettre aux écosystèmes de retrouver leur durabilité mais c’est la volonté politique collective qui manque. Parmi les mesures recommandées, les auteurs de l’appel suggèrent la création d’un plus grand nombre de réserves naturelles terrestres et marines et un renforcement des lois contre le braconnage et des restrictions plus sévères du commerce des produits de la vie sauvage. Pour freiner la croissance démographique dans les pays en développement, ils préconisent une plus grande généralisation du planning familial et des programmes d’éducation des femmes. Ces scientifiques plaident aussi pour des mesures encourageant un régime alimentaire plus à base de plantes et l’adoption à grande échelle des énergies renouvelables et d’autres technologies vertes… Que dire de plus ! La liste est simple, sincère, compréhensible mais elle sera vite emporté par le vent de cette croissance économique supposée apporter le bonheur à des mourants potentiels. Il faudrait mettre leurs préconisations en chanson ou en clip ou en SMS pour qu’elles aient une chance d’être diffusées…