EHPAD

Je ne fais aucune illusion : il me reste moins d’années à participer à la vie terrestre que j’en ai déjà consommées. D’ailleurs un lecteur occasionnel de « Roue Libre » me faisait remarquer qu’à bientôt 71 ans je ferais mieux de me retirer de l’action publique pour laisser la fameuse « place aux jeunes » qui rassure celles et ceux qui n’ont jamais rien fait pour les autres. J’en ai pleinement conscience même si la « jeunesse » n’est vraiment pas, par les temps qui courent en politique, un gage d’efficacité et de lucidité.C’est vrai qu’en étant septuagénaire on est « vieux » et donc forcément destiné à polluer le dynamisme ambiant d’un nouveau monde qui serait chaque jour d’une redoutable efficacité salvatrice. Entrer dans le troisième âge comporte pourtant bien des dangers. Le plus lourd et menaçant est celui de la dépendance vis à vis des autres. Et je peux à tout moment me retrouver dans cette situation. L’ignorer c’est tout simplement ne rien connaître à la vie.
En 2008 après 11 ans d’espoirs, de craintes et de travail avec Bernadette Duhem, la directrice de la « maison de retraite » lorsque fut inauguré l’établissement d’hébergement pour personnes âgées… dépendantes «(EHPAD) sur Créon j’ai eu le sentiment d’avoir anticipé un phénomène social inéluctable. Bien entendu cette mutation entre un établissement créé en 1968 (il y aura 50 ans dans quelques semaines) et celui qui avait nécessité tant de motivation, de réflexion, de passion même représentait un progrès considérable pour l’accueil de ces aïeuls parmi lesquels on anticipait le terrible développement de la maladie d’Alzheimer. Il fallait être suivi par le Conseil général d’alors, par les services de l’Etat et surtout par un conseil d’administration conscient de l’enjeu. Conçu comme un village avec ses hameaux autonomes il fut vite distingué par des classements nationaux flatteurs grâce au travail de son personnel mais aussi dopé par des multiples initiatives constructives destinées à consolider la prise en charge de personnes devenues fragiles. Il faut savoir que son excellent rapport qualité-prix lui vaut d’avoir une liste d’attente angoissante car quand les demandes parviennent elles sont toutes urgentes. Cette réalisation sera forcément oubliée !
Si la majorité des personnes âgées de plus de 65 ans vivent chez elles, « y compris aux âges les plus avancés », (96 % des hommes et 93 % des femmes) on trouve bien d’autres qui ne peuvent plus se permettre ce bonheur indiscutable. La réalité sociale (cellule familiale détruite, logement inadapté, isolement géographique, santé très défaillante, éloignement des proches…) fait que ce souhait ne tient pas toujours face à la triste réalité et même si l’hébergement en institution concerne une minorité de personnes.
À 80 ans, 4 % des hommes et 5 % des femmes vivent ainsi actuellement en institution. À 95 ans, 27 % des hommes et 42 % des femmes ont rejoint un établissement spécialisé. On ne peut plus donc à Créon parler de « maison de retraite » mais d’une véritable « établissement public de dépendance mentale ou physique » dans lequel le « médical » l’emporte de plus en plus sur le « social ». Le vrai problème est là…puisque le mouvement de grève de hier met en lumière une nouvelle perversion de l’Etat qui fait le maximum pour transférer des dépenses de soins imputables à l’Assurance maladie (il faut maîtriser les fameux déficits) sur les budgets des résident(e)s ou du conseil départemental. Les difficultés dénoncées par le personnel usé physiquement mais aussi et surtout moralement se concentrent sur les métiers d’infirmières et surtout d’aide-soignantes qui sont en permanence au carrefour du médical et du social. Les agent(e)s des services hospitaliers participent eux-aussi à cette prise en charge lourde car il s’agit vraiment d’un travail d’équipe afin de répondre vraiment aux besoins.
Nous n’avons encore rien vu puisque demain les problèmes ne vont que s’amplifier : en 2017, selon l’Insee, les plus de 65 ans représentent 19,2 % de la population, contre 14,9 % en 1995. Selon des projections réalisées par l’Insee en 2016, ils seront 26,1 %, soit un quart de la population en 2040. Et 34,7 % de la population, soit plus d’un tiers en 2070. Les besoins de prise en charge des personnes âgées vont donc continuer d’augmenter et on n’évitera pas la prise en compte des constats actuels déjà inquiétants.
Dans cet EHPAD sont décédés après des maladies dégénératives invalidantes fortes mon père, mon beau-père, ma belle-mère et ma mère et tant de proches ou d’ami(e)s que je ne peux plus y aller sans une certaine appréhension. Tous ces visages familiers enfermés dans le mutisme d’Alzheimer, ces gens figés dans l’immobilité de paralysies invalidantes, ces regards perdus dans le vide et aussi les sourires heureux que vous soyez là pour briser une solitude routinière lassante, vous interpellent sur cette vieillesse qui vous attend et qui maintenant vous interdit d’espérer mourir en bonne santé.