Étrange ! Presque dérangeant ! Des sons inhabituels ! Des couleurs surprenantes ! Des êtres oubliés ! Des senteurs enfouies ! Au bout d’un chemin étroit, sinueux, bordés de murs plus ou moins rigoureux de pierres sèches, nichée dans un écrin de nature désireuse de se pousser du col, la « maison cachée » (1) mérite bien son nom. Etait elle historiquement dissimulée au regard envieux du commun des automobilistes car elle recèle des trésors ? J’en suis certain au creux de ce Lot sauvage. Les plus simples et donc forcément les plus beaux car ils ont été oubliés par la modernité sont là à portée des sens. Les senteurs de foin ou la symphonie lancinante du peuple des hautes herbes appartiennent à l’éternité de cette campagne lotoise où se trouve ce havre pour chemineaux de Compostelle. Ne rien dire, ne rien faire, remonter le temps pour retrouver son enfance en fermant les yeux devient alors un privilège inouï. Ici du haut du perron, le plaisir réside dans l’observation de ce qui n’existe plus dans le quotidien moribond de la vie actuelle.
Un geai pressé, bavard impénitent aux discours métalliques traverse à tire d’aile un air léger et lumineux à déguster à grandes goulées. Il n’aime pas que l’on vienne sur ces terres où il braconne d’habitude en toute quiétude. Quand tout à l’heure le soleil peu pressé de se coucher se plaira à jouer à cache-cache dans les sous-bois, le concert des oiseaux rappelle que tous n’ont pas disparu de cette planète. Rivalisant de virtuosité ou reprenant sans cesse des sonorités simplistes ils finissent par improviser un orchestre invisible enchanteur. Aucun des solistes ne se montrera, restant dans l’anonymat que l’auditeur est incapable de lever puisqu’ il a oublié la spécificité de ces « musiciens » ailés.
Ici les hirondelles continuent à faire le printemps. Elles ont restauré avec le zèle des maçons d’antan des chefs d’œuvre ayant subi les assauts du temps mauvais : leur cité de nids familiaux. Infatigables chercheuses de moucherons égarés dans les derniers rayons de soleil ces nones volantes tracent encore ici d’impressionnantes voltiges aériennes auxquelles se mêlent les fulgurants martinets aux ailes noires en pointe. Leur spectacle exceptionnel par ses improvisations audacieuses destinées à ravitailler des progénitures affamées dont les têtes impatientes réclament leur pitance, meuble le vide des villages aux volets clos. En fait il n’y a jamais le silence tellement une vie affairée occupe un espace compartimenté par ces murets de pierres inanimées ayant toutes une âme.
Toutes ont été grossièrement façonnées par des hommes aux mains durcies par la rudesse du contact avec cette terre rebelle refusant son exploitation intensive. D’autres ont été glanées dans d’improbables champs où chaque plante se gagne sa place parmi des noyaux pierreux plus ou mois usés par le grattage de laboureurs aux ambitions modestes ! Toutes se gorgent du moindre rayon chaleureux d’un soleil qu’elles emmagasinent pour des lézards frileux. Le temps leur a donné une chevelure fleurie de lichens ou une fragile barbe de plantes ayant déniché une opportunité de faire leur trou pour survivre.
Gris, légèrement ocres ou blancs ces « fruits » secs d’un sol servent de supports sagement ajustés à des poutres séculaires nées d’arbres ayant souffert pour grandir. Chaque construction que le béton n’a pas défigurée relève dans le village voisin d’un patient agencement des ressources naturelles négligées par le progrès. La main de l’homme, l’ingéniosité de la femme transpirent dans chaque détail d’un monde secret mais pourtant discrètement ouvert sur les autres. Le long des routes qui sentent vraiment le chèvrefeuille, des tapis d’or avec des hampes violettes d’orchidées accompagnent tous les périples. Les taches rouge sang légères et seréées de milliers de coquelicots fraichement descendus dans ce jardin naturel que leur a abandonné le glyphosate des cultures donnent une tonalité de tableau impresionniste éphémère des payasages. ici et là senteurs et couleurs s’entremèlent avec bonheur.
Le gîte « la maison cachée » ramène aux sources du bien vivre quand il fallait s’accommoder de l’essentiel pour se construire un avenir. On n’y passe pas d’un temps à un autre mais on y retrouve une nostalgie bienfaisante offrant une fortifiante « naturo-thérapie » pour les esprits intoxiqués par la vitesse, le confort artificiel et des apparences faussement rassurantes. Au milieu de nulle part, cernée par les ombrages rassurants de ces chênes ne cherchant pas à atteindre les sommets on peut y faire une cure de jouvence. La nuit y est noire. Le ciel y étale ses étoiles sans concurrence. Le petit matin frais redonne un sens à l’éveil d’une nature qui ne semble que demander qu’on lui laisse simplement mener sa vie sous les caresses chaleureuses du soleil ou les larmes désespérées de la pluie. Se faire discret pour observer. Écouter sans être acteur. Regarder sans se montrer. Se taire par respect. Respirer sans crainte. Autant d’actes que l’on réapprend cache au cœur du Lot avec le sentiment bizarre d’être un privilégié !

(1) La maison cachée 46260 Varaire www.gite-la-maison-cachee.fr

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