Dans le ciel bleu pâle de Barie, deux avions pressés laissent une trace involontaire de leur passage, sans se rendre compte un seul instant qu’ils survolent le plus petit théâtre lyrique de plein air du monde. Ils filent laissant derrière eux un panache blanc rectiligne révélateur d’un monde où tout doit être normalisé. A quelques milliers de mètres sous leurs ailes se nichent pourtant les secrets d’une autre approche de la vie, celle de la joie du partage dans la proximité, à l’ombre de plus en plus nécessaire, d’un clocher fier de ses ouailles. Le bonheur étant forcément dans le près, les passagers filant à tire de kérosène vers des destinations sudistes lointaines, ignoreront tout du plaisir que prennent au mois d’août, des centaines de spectateur(trice)s fréquenatnt les soirées pleines d’airs vraiment devenues, grâce au traiteur et aux artistes, celles des bonnes… « bouffes barisiennes ».
Là, sous l’arbre séculaire fatigué par le réchauffement climatique les connaisseurs palabrent et se retrouvent sur l’herbe se rafraîchissant avec la tombée de la nuit étoilée, les premiers duels en chantant que se livrent des passionné(e)s prennent des bains d’airs célèbres comme d’autres vont aux eaux ! L’apéro musical se déguste en effet avec des lampées d’opéras mythiques et des « tapas » d’opérettes de la Belle époque, celle où la technique ne remplaçait pas la voix. On révise à table ses connaissances lyriques.
La troupe infatigable de Barie, pays où les « séchoirs » ont longtemps fait un tabac, ne ménage pas sa peine pour qu’il en soit à nouveau ainsi quatre soirs de chaque été depuis une décennie. Elle propose après ces amuse-gueules reconnus, le plaisir de la découverte puisque chaque menu correspond à une véritable aventure créatrice. En fouillant dans la malle abondamment garnie des œuvres d’Offenbach ou exceptionnellement, cette année, de André Messager, Jean-Marc Choisy joue les orpailleurs tentant de dénicher des pépites à offrir à un public qui n’est pas nécessairement orfèvre en la matière.
Pour que le spectacle colle au lieu, le choix de « Cyprien ôte ta main d’là » rend vraiment opportune l’installation de la scène derrière l’église, recoins secret s’il en fut dans tous les villages, où se déroulaient dit-on des rendez-vous peu avouables en confession ! Si Cyprien lui, absent de la scène puisque le spectacle est détourné par un couple d’envahisseurs trompés ou trompeurs, n’aura jamais à aller avouer un péché qu’il ne parviendra à commettre devant le public d’un lieu de spectacle pris à témoin d’une infortune conjugale aux multiples facettes. Toute l’originalité de cette œuvre de théâtre musicalisé repose non pas sur une intrigue somme toute assez traditionnelle des « trompés » transformant leur statut de « cocufiés » en avantage pour aller vers une sacrée union passant par un lit ne permettant pas finalement que tout se passe comme sur des roulettes, mais sur le caractère très original du scénario et de son fonctionnement.
Un excellent vaudeville musical dont les dialogues et les répliques de Hennequin ont parfois une teinte d’Audiard avant l’heure (« c’est comme un bistrot qui boirait son fond »… «  je ne laisserai pas plumer par ces poules »…) et surtout un étonnant modernisme puisque les artistes interpellent le public ou se positionnent en interaction souvent dans le public. La mise en scène de Cyril Fargues fait oublier que cette opérette date de 1917 période durant laquelle le bon temps pris « à l’arrière » paraît malheureusement extrêmement évident. Le couple des interprètes a de l’allure s’adaptant avec talent et mérite à un texte souvent volontairement ambigu ou transgressif comme le voulait la fausse pudeur de l’époque. Les musiques enlevées de Messager contribuent également à la légèreté dans tous les sens du terme de ce rendez-vous sur la scène d’un « café théâtre » où le régisseur a du mal à imposer sa volonté. Carole Defontaine (Mme Mouillenvert) et Jean-François Dickstein (M. Chalourdin) forme un duo de comédiens chanteurs épatant, convaincant et vraiment adapté aux rôles. Un moment savoureux à écouter avec soins. S’il n’y a aucune référence osée à 69 dans « Cyprien ôte la main d’là » le chiffre qui mène au septième ciel dans l’opérette suivant d’Offenbach devient plus prudemment un 66 moins excitant. Serait-ce parce qu’elle se déroule sur les chemins du Tyrol et de la Prusse on est peu emballé par cette découverte que le colporteur Jean-March Choisy a sorti d’une valise oubliée par son maître Offenbach. Manque de dynamisme du livret, refrains pseudo-tyroliens, chute prévisible, personnages sans grand relief : ce ne sera pas, malgré le mérité des artistes, le meilleur souvenir de l’édition 2018 ! On est loin très loin de cette plaisante découverte qu’est « Monsieur Choufleuri », sorte de Monsieur Jourdain de la musique voulant donner une réception fastueuse inversement proportionnelle à ses connaissances artistiques.
Une œuvre chantante parsemée de référence à l’œuvre de Molière avec des amoureux imaginatifs, des artistes caricaturaux de ceux du bel canto italien imbus de leur personne et un valet manquant pour sa part d’inventivité ! L’amour triomphera mais au prix d’un enchaînement de quiproquos musicalement ciselés par un Offenbach beaucoup plus joyeux que quand il traverse son pays d’origine. La superbe voix de Claire Baudoin, fille futée de M. Choufleuri et celle convaincante de éclaire cette nouvelle trouvaille de l’Opéra de Barie d’un éclat particulier. Dans le ciel on ne voit plus les avions tracer leur route. La nuit douce enveloppe la scène d’été barisienne et le rideau se referme sur une troupe ayant réussi l’essentiel : faire partager son plaisir de soldats pacifiques et passionnés d’opérettes.

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