Dans le cadre de son festival de théatre Quinsac accueillait en ouverture, la troupe amateur de « pas si sage théatre » qui propose une piède de Gérard Levoyer invité d’honneur du festival : « les appeaux du désir »

Le désir explose, implose ou s’expose selon les lieux, les circonstances et surtout les racines de son existence. Ce feu sacré couve en nous comme le tison sous la cendre pour s’enflammer grâce à un doux zéphyr, une bise complice ou un courant d’air opportun venu de nulle part. Il existe bien des manières de « ranimer la femme » ou de déchaîner l’homme avec des « appeaux » installés dans le regard des autres ou dans le propre miroir de sa solitude. Elles constituent des supports très diversifiés pour réveiller ou éveiller les flammes dévoreuses de la maîtrise supposé de l’esprit sur les aspects physiques. Toutes les parties du corps cachées ou apparentes selon les modes et les modèles sociaux, permettent de réveiller le poète ou le cochon sommeillant dans le cœur des hommes ou attribuant le privilège aux femmes, de balancer entre le statut d’objets désirables ou de maîtresses du moment où elles souhaitent le voir exploser en elles ou en face.
Gérard Levoyer effectue finement, avec des mots choisis une véritable revue de détail du « petit orteil fripé du pied gauche » à la « racine blanche des cheveux » de l’impact des regards portés sur le corps de l’autre ou sur son propre corps. Les faiblesses, les peurs, les angoisses, les frustrations, la cruauté surgissent à l’horizon pour se poser sur les branches sèches, dénudées des arbres de l’indifférence. L’humour exquis, l’amour discret, la tendresse traversent aussi les cœurs grâce aux flèches des mots sans jamais tomber dans la vulgarité ou la mièvrerie. il n’y a aucun noir désir!
En fait la tirade du « poil » résume parfaitement l’état d’esprit de cette pièce. Oublié, esseulé, recroquevillé, asséché, délaissé il attend le départ fatal vers « la station d’épuration » mais avant, il alimente les fantasmes de celui qui s’accoude au « bastingage » de la baignoire pour imaginer le corps sur lequel a coulé l’eau douce du bain. Superbe moment avec une fin inattendue et beaucoup moins érotique que prévue ! Les poils fleurissent aussi sous les aisselles féminines ou sur les visages masculins pour le plus grand bonheur des spécialistes de l’épilation ou du rasage dans une séquence proche dans sa mise en scène des grands moments des clowns sur les piste des cirques. Pour un « cheveu » inédit aperçu dans la glace, le désespoir fait aussi irruption dans une vie pour qui la blancheur des apparitions massives… fait évanouir l’espoir secret d’une éternelle jeunesse.
Les « appeaux du désir » s’installent où ils veulent et peuvent pour aussi bien attirer que détourner du droit chemin les alouettes du miroir des apparences. Il en va ainsi des « hanches », des «  joues », des « bouches » dont les approches sont douloureuses. Le « genou », les « yeux », «  les pieds », les « bras », le « nez » sont d’exquises saynètes mises en scène avec minutie par Claire Dhérissart. La subtilité de ses choix scéniques se retrouve surtout dans le « sketch » sur le « sexe », partout présent mais jamais nommé. Une réussite car le thème est traité avec finesse, habileté et pudeur au second degré !
Chaque séquence porte justement cette attention spécifique au texte et au contexte. C’est la force de cette œuvre qui surprend toujours et ne lasse jamais grâce à la diversité du traitement des « appeaux » tant par la construction du texte que par les choix scéniques soutenus par une troupe homogène, et convaincante. Dès le début le cadre est mis avec cette équipe en blouses blanches qui finit par donner la clé du spectacle puisque la conclusion des examens matériels pratiqués à foison débouche sur un si tout va bien « dedans » l’extérieur n’est pas en très bon état.
Tout au long des quinze séquences la leçon finit par être toujours la même : se méfier des appeaux du désir qui peuvent justement constituer des leurres pour blanches colombes, tourtereaux naïfs ou rapaces cruels… Les apparences sont toujours trompeuses ! La beauté serait-elle intérieure  D’ailleurs en conclusion le « chasseur-siffleur », utilisateur habile des instruments sonores destinés à attirer les« gibiers » potentiels, a de solides désillusions… avec des apparitions n’inspirant guère le désir. Dans le fond le spectateur pourrait fort bien se remémorer le « kakemphaton » de Corneille prêtant à Polyeucte deux vers célèbres :
« Vous me connaissez mal, la même ardeur me brûle,
Et le désir s’accroît quand l’effet se recule… »

Ne reculez pas et laissez vous donc tenter par ces fleurs d’ « appeaux ». Posez vous sur une chaise et regardez bien, l’effet est garanti : c’est certain vous finirez par vous reconnaître pour peu que vous ayez un brin d’humour et de lucidité.
Jean-Marie Darmian
(1) Nouvelle représentation en présence de l’auteur au festival de théâtre de Quinsac, superbe village de la rive-droite sur les Côteaux bordelais le dimanche 10 février à 15 h. Entrée gratuite

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