Dans cette période, toujours présentée comme obscure et dépourvue de toute culture, que fut le Moyen-Age en France, les « survoleurs » de l’Histoire oublient qu’il existaient des érudits, des précurseurs, des talents. Parmi eux les « bâtisseurs » regroupaient à la fois des artistes exceptionnels, des artisans habiles mais aussi des « architectes » ou mieux de « urbanistes » dont les projets portaient de véritables valeurs que les siècles suivants ont ignorées, oubliées puis maintenant réhabilitées.

Ceux qui par exemple ont conçu les « villes neuves » que l’on nomme  « bastides » dans le grand Sud-Ouest avaient bien de l’avance sur les concepteurs des palais ou  monuments dont on loue les splendeurs. L’une de leur préoccupation était la nécessité dans toute planification urbaine, de favoriser le lien social à travers l’économie (marchés, foires) ou le partage collectif. A cet effet, inspirés par les Grecs, ils ont placé au cœur de leur cité nouvelle une agora multifonctions, une place centrale où la vie sociale sous toutes ses formes avait un espace pour s’épanouir.

Blasimon au cœur de l’Entre-Deux-Mers girondine possède le plus  « modeste » mais le plus exemplaire « carré » dédié à la fête. Intime, encore simplement revêtu de matériaux d’antan, de dimensions favorisant la proximité, ce lieu s’offre, tout l’été, des moments d’ouverture aux autres. Venant de toutes parts, de tous les continents parfois, de toutes les origines sociales, religieuses ou ethniques des convives prennent leurs aises dans un généreux coude à coude autour de tables serrées les unes contre les autres.

Sans qu’il faille y mettre une connotation particulière, le rendez-vous de chaque mercredi soir auxquels s’ajoutent bien d’autres initiatives a véritablement des allures populaires. Blasimon double facilement sa population en accueillant celles et ceux qui découvrent ou retrouvent le coude à coude fraternel des villages à taille humaine. Avec un rosé frais et l’envie de ne pas rester sur ses certitudes il est en effet aisé de nouer le dialogue, d’échanger, de discuter avec des voisin.e.s !

Ce n’est certainement pas le hasard si la place de Blasimon, imaginée dans ses proportions par un arpenteur royal comme un creuset d’un libre partage, favorise indiscutablement ces instants de découverte réciproque. Fidèle depuis plus d’une décennie à ce rendez-vous j’y ai chaque fois fait d’étonnantes rencontres toutes différentes, toutes passionnante et toutes réconfortantes.

Hier soir, à mes cotés un couple d’Anglais discrets alors que la tablée à coté respire la bonne santé hollandaise. En quelques minutes, grâce à ce formidable outil de communion qu’est le rosé, les échanges débutent et nous devenons, n’en déplaise à Facebook, meilleurs amis qu’avec un clic d’ordinateur ou un coup d’index sur un écran de mobile. On se « like » par la parole d’autant plus facilement que Merry cause parfaitement la langue du pays dans lequel elle vient de s’installer depuis quelques mois après 2 ans de prospection.

« Nous ne supportions pas le Brexit ! Nous sommes au bout du bout ! Comme ma fille était mariée et installée déjà à Bordeaux nous avons suivi ! Nous avons tout vendu chez nous, nous avons quitté tout ce qui nous rattachait à l’Angleterre pour acheter une maison ici et nous reconstruire une vie. En plus avec l’arrivée aujourd’hui du clown Boris Johnson nous ne regrettons pas notre choix ! » Il n’y a pas un zeste d’humour british dans son propos.

Ses amies qui sont attablées face à elle approuvent quand elle leur traduit ce qu’elle affirme tout haut. L’une étudiante rentre de Chicago et part en stage à Shangaï. « L’Angleterre est aux mains des retraités » explique-t-elle. « Le Brexit a été approuvé par les inactifs qui ne mesurent pas les conséquences de leur vote ! Mais je crois que ce serait la même chose en France s’il y avait un tel vote ! ».

Leur franc-parler, leur affichage clair de leurs positions donne une idée du climat outre-manche. Un ou deux verres de rosé plus tard Trump et Johnson sont rangés dans le même panier des « idiots de la planète » et qui représentent un vrai danger pour le monde. « Notre premier Ministre est un Pierrot (sic), incapable de gérer quoi que ce soit ! On est bien ici, on revit ! Regardez ! » 

Merry sort alors de son sac des petits carnets, tous plus attrayants les uns que les autres. Avec un formidable talent d’aquarelliste et de dessinatrice au trait elle fixe son quotidien en Gironde. Des instantanés qu’elle accompagne de quelques lignes de texte. Sa petite-fille, les iris de son jardin, des paysages (« Ils sont merveilleux ici »), un merle ou une personne saisie au vol… ! Des tableaux miniatures frais, vivants, subtils garnissent ces recueils du temps qui passe.

Sa main agile esquisse alors la foule sur la place de Blasimon et le pinceau ajoute les couleurs de la fête. « C’est tellement beau de voir ces gens heureux de vivre en commun, de chanter, de danser, de boire ! » et de sa main habile naît en quelques minutes une atmosphère qu’aurait aimé le père fondateur réel de la ville bastide de Blasimon avant que les intérêts strictement préoccupés par l’argent et le pouvoir de quelques-uns, plongent l’Aquitaine dans la guerre ! Ce n’est pas cet été que ça arriverait chez nous !

Une réponse

  1. J.J.

    Je me suis laissé dire que bâtisseurs des bastides, dont leur « décumanus » et leur « cardo », rappellent la civilisation romaine, ont tenu l’église à l’écart de la place centrale, du forum, la religion devant rester une affaire personnelle et non publique (bien que les romains aient donné une grande importance à leur religion d’état).

    Les bastides seraient donc des villes de citoyens, bâties dans un esprit de citoyenneté et de démocratie « à l’antique ». Ais-je tort ?

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