Suis-je un homme du monde ? Certainement pas si on se réfère au sens d’une expression relative aux comportement que l’on peut avoir en société mais inévitablement si l’on pense à ma position sur la planète terre. En fait lorsque je fais le bilan je suis l’homme de nombreux mondes que j’ai traversés plus ou moins longtemps avec des fortunes diverses.

Le premier et le plus précieux fut le plus « petit » monde, celui de Sadirac, mon village natal où j’ai été fabuleusement heureux comme un enfant libre emmagasinant des « tonnes » de souvenirs d’un époque où l’on savait encore tout partager dans la simplicité. Rien n’a été paisible dans ce monde des années cinquante. Rien n’a été facile. Rien n’a été acquis. Rien n’a été exceptionnel. Certain.e.s y survivaient. D’autres y vivaient bien. Moi je l’a survolé sur les ailes d’une sauterelle bleue.

Les vrais bonheurs poussaient spontanément sur la terre des cruches. Si les querelles étaient tonitruantes et durables elles s’effaçaient souvent devant l’essentiel : le vivre ensemble à l’ombre d’un clocher. Ce monde là brûlait des envies de progrès, d’énergie, de solidarité et résistait a résisté aux tentations du modernisme urbain. Les compagnons de route se sont éparpillés avec le temps… c’est un monde perdu dans lequel ne se promènent désormais que des ombres sur des images en noir et blanc empilées dans une boite.

Quand je l’ai quitté pour celui fermé de l’école normale d’instituteurs pour un séjour à durée déterminée. Dans les huis clos, la vérité des êtres se révèlent vite mais dans l’adversité se forgent un inoxydable esprit de corps avec des valeurs qui résistent à l’usure du temps. Les chemins ont divergé mais ils se recoupent de temps à autres pour justement revenir sur ce passé commun qui a décidé de l’avenir des uns et des autres. Je n’y ai pas connu la trahison ou la lâcheté. L’amitié donnée n’a jamais manqué sur le bateau des « normalots d’abord »même si l’équipage s’est éparpillé…socialement et professionnellement. Ce monde là n’a jamais été merveilleux mais tout bonnement très précieux.

Dans le fond c’est celui, rond et fantasque du football qui aura été le plus enthousiasmant. Je l’ai traversé avec des joies fugaces aussitôt détruites par des déceptions durables. Sur les pelouses d’alors peu d’émotions synthétiques car arrosées d’émotions et de plaisirs ou dans le monde du silence d’avant-match des vestiaires j’ai puisé la passion, la confiance, la modestie. L’estime et la confiance s’y gagnent et ne se donnent pas sans raison. J’ai raffolé des ces années complètement foot qui ont eu une fin prématurée.

Ce tour de ce monde en 90 minutes a recelé tellement d’aventures collectives qu’il a été probablement le plus riche en moments de réussites ou d’échecs oubliés le dimanche suivant. Il m’en reste des éclats, des minutes, des parcelles dans les cartons qui encombrent ma mémoire. Je ne l’ai jamais vraiment quitté car je marque encore des buts la nuit ou j’espère revenir sur ces terrains de l’amitié partagée. Le voyage en ballon ne s’efface jamais car il est fait de rêves d’exploits qui peuplent l’esprit des enfants que l’on ne cesse d’être.

Le monde du journalisme m’a accueilli de manière peu diplomatique. Il est celui de l’envers du décor, de la découverte permanente, des apparences trompeuses, des rivalités exacerbées, des donneur.neuse.s de leçons. S’y faire sa place, y être admis.e, nécessite patience, discrétion et pugnacité. On y perd beaucoup de ses illusions mais on y apprend plus qu’ailleurs sur un monde parallèle à celui des pouvoirs. Là encore je l’ai quitté malgré la passion qui m’animait pour ne jamais y revenir. Je ne saurai jamais si le fait d’être passé de l’autre coté, dans celui  des suspectés de mensonge, de tromperie, de duplicité ou de complicité coupable m’a privé des amitiés que j’avais cru y gagner. Pourtant la réalité est là…

Il en a été tout autrement quand je me suis laissé entraîner par étapes dans une longue croisière sur les océans de la vie publique. Surprenant le voyage car selon le type de paquebot syndical, mutualiste ou politique choisi, le confort est extrêmement différent. Il faut admettre cependant que le seul maître à bord doit être suivi avec fidélité et enthousiasme. D’ailleurs les risques d’être jeté par dessus bord avec son maigre bagage en cas de rébellion existent en permanence.

J’ai en effet connu les jugements sommaires avec exclusion, la mise eux fers, les dégâts du scorbut des idées manquant aux esprits, les combats incertains…où il est difficile de reconnaître ses ami.e.s de ses ennemi.e.s dans ce monde où il ne faut jamais vraiment tourner le dos. Il est impossible d’y faire reconnaître sa sincérité surtout quand on refuse le cabotage ou le « tirage » de bords dans les vents contraires.

L’aridité de ce monde fait que les fleurs de l’amitié y sont rares sauf si l’on vous sollicite pour votre métier reconnu de jardinier pouvant faire pousser quelques espoirs temporaires ou durables, vous aide à vous en procurer quelques-unes. C’est celui de l’oubli rapide, des non-dits dévastateurs, de la confiance épisodique et des animosités absurdes. On y vit dans l’incertitude permanente car les appréciations se murmurent dans votre dos où s’arment les poignards effilés ou se préparent les poisons mortels pour les ambitions déplacées. La récente disparition de Philippe Madrelle m’a beaucoup appris. encore une fois je lui devrai ça ! 

J’attends donc avec impatience de descendre à la prochaine escale pour retrouver « mon » monde celui où je choisirai de garder seulement la substantifique moelle des gens qui comptent non pas par leur paraître mais leur être. Ils ne sont peut-être pas de des mondes que j’ai parcourus. J’ai donc encore un espoir !