Hier soir, j’ai passé mon soirée au bord d’une touche d’un terrain de football. Etrange moment que ce partage de sensations oubliées mais jAmais disparues. Durant toute mon enfance et une grande partie de mon adolescence les deux privations les plus douloureuses qui m’ont accompagné ont été celle du livre et du ballon de football. Si la première relevait du plaisir individuel, la seconde se situait à l’opposé puisque la pratique collective du football pour les jeunes n’existait pas dans le village. Toutes deux relevaient étonnamment du rêve, celui d’imiter des héros venant d’ailleurs.

Il y avait ceux de cape et d’épée mais aussi ceux qui évoluaient pas encore devant les caméras valorisantes d’une télévision qui n’étaient que balbutiante. Les écrans noirs de mes nuits blanches d’adolescent n’étaient pas peuplées de jolies filles mais d’exploits en tous genres. Je marquais des buts, rien que des buts, toujours des buts… sur d’improbables pelouses qui me vaudraient le plus précieux des trophées : un maillot de club !

Même si tous els samedis après-midi les équipes constituées par André Meynier, instituteur passionné par le ballon rond s’affrontaient pendant que toute l’école passait aux douches. Ces matches mémorables auxquels participaient le maître me procuraient des émotions incommensurables. Tout le monde y mettait une énergie particulière puisque seule une victoire de l’équipe de Monsieur Meynier qui jouait avec les « petits » mettait un terme aux affrontements. Malheureusement il n’y avait aucun prolongement à ces moments de bonheur collectif.

L’Union Sportive Sadiracaise ne comportait qu’une seul équipe seniors évoluant sur un pré débarrassé de ses bouses le dimanche matin et sa topographie en dos d’âne. Les vestiaires dans la vielle école désaffectée, éloignés de quelques centaines de mètres, n’offraient absolument aucun autre confort que celui des porte-manteaux des écoliers. Peu importe : je m’imaginais portant un jour ce maillot rayé verticalement bleu et rouge. Ce ne fut jamais le cas puisque le club disparut avant que j’ai l’âge d’intégrer l’USS… Mon Stade de Reims avec Piantoni s’évanouit.

Il m’a fallu attendre toutes mes années collège pour me transformer en « coquelicot » créonnais dont le maillot rouge vif me convenait parfaitement. Camille Gourdon, passionné de rugby, avait en désespoir de cause, constitué une belle équipe de football avec la classe de troisième de qualité. Elle obtient le titre de championne de Gironde à Floirac dans un match mémorable où le « directeur-entraîneur-dirigeant-supporter » mit une pression d’enfer sur l’arbitre.

Nous eûmes la lourde tache quatre ans plus tard d’assumer la continuité… et je fis mes débuts à 15 ans dans ma première équipe de football. Elle intervenait après des heures et des heures de duel balle au pied avec mon frère dans la cour de la mairie ou après d’interminables parties de «mur-ballon » à la manière des matches de pelote basque… Nul ne peut imaginer dans le monde actuel où dès le berceau ou presque, un enfant se retrouve avec un équipement complet du club soutenu par son père. Nous avions joué deux matchs… puisque notre aventure s’arrêta très vite contre un collège de la ville beaucoup plus performant et expérimenté.

Débutait ainsi une décennie de joies et de déceptions procurées par la pratique du sport collectif. Rétrospectivement je n’eus jamais plus grand bonheur que lorsque avec la formation de l’école normale d’instituteurs à l’automne 1963 je gagnais face… à celle du collège de Créon en compétition (4-0 avec un but de ma part). Ensuite il y eut de mémorables explications, en feutres, avec une pièce de monnaie en guise de ballon dans les couloirs carrelés des dortoirs de l’EN… Toujours l’envie de rivaliser pour le seul vrai plaisir qui compte : celui du jeu !

Je pense souvent à cette quête du plaisir de pratiquer un sport collectif quand devant moi des gamins s’évertuent à dominer un ballon rond. Ils ne connaissent pas leur chance. Ils n’imaginent pas combien je les envie. Le vieux monsieur qui raconte trop facilement sa vie au bord de la touche éprouve l’étrange envie de remonter le temps.

Il ne peut rien leur dire car ils ne comprendraient pas le bonheur d’avoir un jour la possibilité de s’acheter une paire de robustes godasses avec des crampons en cuir cloués sur la semelle; de se voir remettre dans un vestiaire glacé un maillot des mains d’un dirigeant aux connaissances footballistiques limitées mais tellement motivé. Entrer sur ce qui ne portait que le qualificatif de « pelouse » générait une jubilation particulière mais aussi un tract probablement équivalent à celui que ne ressentent pas les milliardaires du ballon rond lors des spectacles télévisés.

Le foot, comme joueur, entraîneur, dirigeant, journaliste sportif a été mon école de philosophie car je demeure persuadé qu’à mon époque (et oui je sais c’est passéiste) comme Albert Camus : « Tout ce que je sais de plus sûr à propos de la moralité et des obligations des hommes, c’est au football que je le dois ! » Mais j’en conviens c’est encore plus vrai pour le rugby ! 

Les coquelicots créonnais en 1963