POULIDOR

Les Français des sixties vont s’endormir sans leur « poupou ». Finies les nuits paisibles car ils ne côtoieront plus leur inaccessible rêve de revêtir un gilet jaune devant des foules admiratives célébrant l’effacement d’une ligne blanche, les bras levés. Celui qui les a fascinés par son abnégation, son courage, sa force morale face à un destin sportif défavorable a décidé de quitter une grande boucle de 83 ans passés sur les terres de France.

Il est parti comme il avait l’habitude de le faire après une course perdue de justesse, sur la pointe de ses souliers de coursier vigoureux, égaré dans le pays de la malchance. Une dernière ascension vers les sommets et au delà vers ce ciel où a parfois brillé le soleil d’une gloire éphémère obtenue à la force du mollet. Poulidor, l’homme au cœur d’or, dort pour l’éternité dans la « légende des cycles ».

Il n’y aura pas la place réservée à ceux qui ont plus d’un Tour dans leur musette. Il le sait. Il ne montera encore que sur une marche immédiatement dessous du podium néanmoins acclamé par le peuple des spectateurs préférant les vrais seconds rôles aux vedettes surnaturelles. Il est devenu une réference de l’échec glorieux! 

Maître Jacques sur sa notoriété perchée se passera pour la énième fois un peigne dans sa chevelure du jeune premier qu’il a été. Anquetil aura son petit sourire de fauve insatiable. Il aura encore gagné puisqu’il est arrivé en tête dans le col de l’Olympe. Plus question de rivalité cependant entre les deux hommes qui avaient réussi à fracturer la France des fans de cyclisme : ils se salueront avec tendresse car le temps a effacé la morgue triomphante de l’un et l’humilité résignée de l’autre.

Tous deux auront le temps d’évoquer cet épisode célèbre ayant procuré au chantre du vélo, Robert Chapatte un morceau d’anthologie digne d’une tragédie grecque, un 12 juillet sur les pentes du Puy de Dôme. Une histoire de seulement quelques centimètres perdus et de trop peu de secondes gagnées qui fera comme le titra alors l’Equipe un « vainqueur » du Normand et un « héros » du Limougeaud.

Épaule contre épaule, pédale contre pédale, dent contre dent, guidon contre guidon le forgeron du vélo avait imposé au Prince du chrono une épreuve titanesque que le petit écran avait magnifiée. Il finit pourtant cette fois encore troisième de l’étape derrière un « aigle » espagnol mais devant un rapace français, manquant son objectif glorieux d’une douzaine de secondes. Il aurait pu, cette fois encore, déguster du « jaune » mais il terminait seulement en nage dans l’eau glacée d’une désillusion.

Poulidor a laissé les traces de ses boyaux sur le sable des gloires sportives. Elles sont droites, encore visibles, porteuses d’exploits qui devraient lui valoir autre chose qu’un surnom peu glorieux. Ses yeux plissés laissant filtrer l’espièglerie lumineuse des modestes illustrent que dans le fond c’est lui que la postérité retiendra plutôt que des vainqueurs rattrapés par les patrouilles spécialisées dans le potions magiques.

Raymond n’avait pas la science de la course mais il tentait sans cesse de s’évader des prisons du peloton. Il donnait le meilleur de lui-même avec l’espoir d’être récompensé pour sa vaillance au combat et sa sincérité dans ses intentions. Il eut l’extraordinaire malchance de voir son rival normand quitter le devant de la scène pour être remplace par Eddy Merckx tout aussi imbattable. Il ne changea jamais des stratégie : tout donner, tout tenter, pour essayer de recevoir sa part de célébrité. « Poupou » a gagné la confiance au moment où s’installait la méfiance sur l’enchainement des performances. Il était devenu plus que populaire puisqu’il avait inventé la « poupoularité » ayant traversé les décennies.

Mon père se revendiquait « poulidoriste » et par ricochet il haïssait Anquetil que je vénérais. C’était sociologique. Le natif de Saint-Léonard le Noblat portait les espoirs des laborieux, des mal rémunérés de leurs efforts, des humbles tentant de damer le pion aux nantis. Il a réussi le paradoxe d’être plus célèbre pour ses défaites que pour ses lumineuses victoires ce qui restera sa plus grande prouesse. Il était le porte-drapeau d’un prolétariat ayant enfin son idole sur les routes du Tour.

La lutte des classes, alors à la mode, prenait corps à travers la rivalité entre un « paysan » malheureux et un « gentleman farmer » à la fortune suspecte. Dans toutes les familles il y avait les adorateurs de Maître Jacques sur ses podiums perché et les soutiens du « Poupou » ne faisant jamais un fromage de ses succès ratés, le bec ouvert pour récolter sa part de gloire.

Il arborait donc encore il y a trois mois à Castillon la Bataille, fièrement le paletot jaune promotionnel du sponsor du classement du Tour de France. Les papis traînant leur petit-fils aux départs ou aux arrivées des étapes lui réclamait sans cesse des autographes ou obtenait de son épouse toujours très proche une dédicace sur un livre où s’étalait sur la couverture son visage rassurant de la France d’en bas heureuse de vivre. Jmais un refus. Jamais une impatience. Il soignait encore son image.

Mon Raymond Poulidor reflétait une époque, celle où l’ascenseur sportif permettait de sortir de l’anonymat sans être préparé à devenir le nombril du monde. Spontané, avenant, jovial, accessible Poupou a conquis les gens à la force de son cœur, ce que peu de champions savent faire. Il compte plus soixante ans d’amour avec son public. Il trouvera bien le moyen de faire sa dernière montée en jaune… mais discrètement pour lui faire enfin plaisir.