Chaque jour qui passe consacre en France une coupure profonde entre les représentants de l’élite et les gens qui constituent à des titres divers le Peuple de France. Ce sentiment exploité par les extrêmes de toutes sortes va détruire les valeurs du vivre ensemble.

Les déclarations quotidiennes des politiques, les décisions incessantes des technocrates, les normes envahissantes venues d’une Europe déshumanisée, les rabâchages médiatiques simplificateurs, les atermoiements imposés par une gestion seulement orientée vers les finances, les exagérations du monde du profit, la perte des repères moraux…génèrent une pression permanente sur une opinion malléable et désorientée. Or personne dans les élites ne veut en tenir compte et la «caste dirigeante» multiforme continue de produire du non-sens social.

La pauvreté grandit et s’insinue dans une société qui prend le mot « rigueur » comme une véritable déclaration de guerre à ses espoirs de bonheurs simples. Les logements à loyers modérés font défaut mais on continue à pondre des textes inappliqués. Les échecs s’accentuent malgré les apparences dans le système éducatif. La complexification des démarches a renforcé une haine de l’administration et des fonctionnaires pourtant nécessaires au service au public.

La disparition inexorable des moments de partage, de rencontre, de fraternité a renforcé l’individualisme agressif. L’installation d’une ségrégation raciale qui ne dit pas son nom pousse vers la révolte dévastatrice. Le stress omniprésent dans le système éducatif a rendu les enfants et les jeunes désabusés et renfermés.

La complicité manifeste des élites à l’égard des destructions environnementales paraît comme une injure à l’avenir. Les scandales montés en épingle accentuent le dégoût à l’égard des profiteurs du pouvoir. L’indigence idéologique des propos politiques a détourné de la démocratie représentative.

La France sombre sous le regard indifférent des quelques milliers de « privilégiés » vivant dans une cour républicaine où on distribue les « charges » selon des règles connues seulement par ceux qui se les partagent. Ils s’opposent qu’en apparence car il existe entre eux la connivence des gens qui savent que la roue tourne et que si le pouvoir leur échapper ils finiront par le retrouver.

Chez ces gens là on sait rebondir car on possède un réseau secourable. Ils sont aussi nombreux au FN qu’ailleurs ! Il existe loin de ces élites une France ne comprenant rien à leurs discours, à leurs entourloupes, à leurs manigances artificielles. Elle ne se révolte plus. Elle ne revendique plus. Elle courbe l’échine. Elle se détourne. Elle fait le choix de ne plus avoir confiance en personne et plus encore d’avoir peur de tout. Trump, Sarkozy, Le Pen, Zemour, Ménard et consorts surfent sur ce ressentiment grandissant !

Peur pour sa vie. Peur pour son travail. Peur pour ses enfants. Peur… peur… peur… qui devient la référence pour toute décision. On s’emmure chez soi. On « s’alarme » ou on se « camératise ». On s’attaque au plus faibles soupçonnés de vouloir voler ce que l’on a ou que l’on espère. On thésaurise par précautions et on n’investit plus. On se plaint en toutes circonstances et en tous lieux. On se réfugie sur une citadelle de certitudes faciles. On veut répondre à la violence sociale par la violence. On voit l’insécurité partout et tout le temps.

On vit dans une psychose stérilisant toutes les valeurs. On creuse un précipice entre une perception méprisante de ces sentiments populaires et les préoccupations vraies ou imaginaires de couches sociales ne comprenant rien à ce qu’on leur explique car c’est contraire à leur vécu quotidien.

Le peuple rêve d’un gouvernement de l’intérêt général. Il a la nostalgie de l’unité, comme sous la Révolution française. Il vomit les partis dans lesquels il voit des mafias au service d’intérêts particuliers. Les élites à l’inverse restent attachées à ces structures qui symbolisent et garantissent la sauvegarde de leurs privilèges. Dans l’élite, comme l’ascenseur social est immobilisé depuis trois décennies, il n’y a plus beaucoup de représentants de ces gens déboussolés. Ils se sentent donc encore plus oubliés.

On a beaucoup critiqué et on critique encore beaucoup la présence des enseignants au sein du personnel politique de gauche. Sauf que l’on oublie leurs origines sociales et leur parcours qui les a construits. Aucun d’eux n’a « hérité » de la charge qu’il a exercée ou qu’il exerce. Aucun d’eux n’était le « fils ou la fille de… » , « le gendre ou la belle-fille de… » puisque jusque à la fin des années 70 ils avaient conquis leur statut par le mérite et non par l’adoubement des élites en place.

Comme les syndicalistes, les ouvriers, les techniciens élus sous l’étiquette du Parti Communiste et même du Gaullisme ils savaient d’où ils venaient et ce qu’ils devaient à la République. Ils parlaient avec les mots de leurs origines. Ils ont été remplacés par la noblesse d’État, celle qui passe de l’administration au politique avec facilité emmenant avec elle sa vision sociale et l’arrogance de ses pratiques. Comment ne pas adapter au contexte actuel la fameuse phrase de Berthold Brecht : «  Puisque le peuple vote contre le gouvernement (NDLR : l’élite), il faut dissoudre le peuple » ? On en est pas loin mais il va finir par se dissoudre dans l’eau brune de la démagogie !