L’annonce d’un « âge pivot » pour bénéficier du maximum de son droit acquis à versement d’une pension de retraite a singulièrement bloqué une situation déjà bien compliquée. En parlant « d’âge pivot » c’est à dire un âge pouvant ouvrir l’accès à une éventuelle somme maximum si l’on comptabilise le nombre requis de trimestres (actuellement) ou de points ( plus tard) le gouvernement s’évertue à masquer le fait qu’il ne vise qu’un seul objectif : diminuer indirectement le montant des pensions à verser.

Le reste n’est qu’une machinerie volontairement complexifiée pour que les salariés n’y retrouvent que les apparences d’une éventuelle plus-value apportée par la réforme. Les contorsions « textuelles » en préparation ne changeront rien à l’objectif initial de Bercy : dépenser moins en axer les actifs vers la privatisation de leur avenir post-professionnel.

En torturant les chiffres, en triturant les statuts, en manipulant les annonces, en provoquant pour cristalliser des haines sociales, la caste qui gouverne est parvenue à noyer dans un débat abscons l’enjeu essentiel : lui permettre de renvoyer vers Bruxelles une copie l’exonérant de reproches sur la dérive du déficit de l’ensemble des budgets publics. Et dans le fond ça risque bel et bien de fonctionner puisque l’opinion dominante à la fois agacée et inquiète commence à virer de bord.

C’est une sorte de quitte ou double tenté avant cette période bénie des fêtes de fin d’année. Il est extrêmement dangereux car la confrontation ne s’arrêtera pas forcément en 2019 et pourrait reprendre au cœur du printemps prochain.

Il est indispensable de revenir à des principes simples pour comprendre le bien-fondé de la contestation. Le droit à pension de retraite » est un pilier du système social français que l’ultra-libéralisme français et européen ne cherche qu’à détruire. Il reposait sur le principe de la solidarité intergénérationnelle dans le monde du travail en une époque où deux paramètres le facilitait : l’entrée rapide du maximum de personnes dans un emploi et la pérennité de cet engagement.

La disparition progressive de ces réalités sociales perturbe singulièrement le principe de la solidarité intergénérationnelle sans que les individus en portent la moindre responsabilité.

En ajoutant que si actuellement l’on entre plus tard dans le monde du travail on y entre en plus avec des salaires plus bas, des contrats précaires et des contraintes liées au logement, aux déplacements, aux frais quotidiens divers. Bien évidemment un double effet en découle : montant des cotisations inférieurs et donc solidarité proportionnelles aux rétributions moins élevée et durée de ces versements plus courtes. Les racines du mal sont là et elles demeureront tant que le régime des retraites ne reposera que sur le « travail » essentiellement salarié et pas sur les produits du travail sous toutes ses formes.

Dans la société future toutes les prévisions expliquent qu’ il y aura donc moins de travail et toujours moins de salarié.e.s puisque l’intelligence artificielle, la robotisation, la mécanisation, la puissance des échanges via le numérique ne laissent pas de place au doute. C’est un paramètre qui nécessitera d’autres mesures que celles qui sont proposées jamais évoqué comme la taxation sociale des robots, de tous les systèmes qui éliminent l’Homme de l’activité économique. Celles de Benoit Hamon dans ce domaine ont été balayées d’un revers de main durant la campagne présidentielle. Or…

L’évolution est irrémédiable : supermarchés avec caisses automatisées, dématérialisation et déshumanisation des formalités bancaires, livraison de colis par drones, lignes de métro automatique, véhicules sans chauffeur… et tant d’autres exemples ! Cotisent-ils aux caisses de retraite. Ne doit-on pas repenser totalement le rapport au travail ? Quid du revenu universel ?  Quel impact de l’ubérisation sociale, des fraudes massives ? On évite soigneusement la discussion sur les vraies difficultés d’avenir !

Les gains de productivité tellement loués ont par exemple accéléré la baisse du nombre d’ouvriers : 38,7% de la population active en 1968, 32,6% en 1982 et 20,4% en 2015 et donc du nombre de cotisants. Le contre coup a été encore plus brutal pour le secteur industriel qui regroupait 29,8% des emplois en 1962 et 13,9% en 2015.

Les non-salariés représentaient en 1946 le tiers de la population active, aujourd’hui ils ne représentent que 11%. Le recul a principalement touché les agriculteurs exploitants (4,5 millions en 1936 et dix fois moins en 2015 soit 1,8% de la population active) mais pas uniquement puisque le nombre de petits commerçants et artisans a diminué d’environ 33 %. Seules les professions libérales sont en croissance.

A noter également que les firmes multinationales françaises ont plus de la moitié de leur effectifs à l’étranger, la France ayant davantage pratiqué l’exportation de capitaux, l’investissement à l’étranger, que l’exportation de marchandises. En 2015 elles avaient 4,1 millions de salariés en France et 5,5 millions à l’étranger (dont 2 millions dans l’industrie). Alors que la division du travail est de plus en plus internationale peut-on analyser l’évolution des effectifs de cotisants et donc des cotisants sans prendre cela en compte ?

Au recul du nombre et de la proportion d’ouvriers en France répond la croissance considérable des professions intellectuelles et des employés. Et la tertiarisation, s’appuyant sur une féminisation considérable de la population active souvent dans la précarité, répond à la désindustrialisation. Sur quels salaires de misère cotisent-ils ? Travailleront-ils de manière linéaire toute leur vie ? Quel espoir leur offre le monde du travail actuel ? 

Les vrais problèmes ce ne sont pas les régimes spéciaux ! Les vrais problèmes sont posés par le rapport entre l’Homme et le travail et entre l’Homme et le profit. C’est un problème politique et de choix de société que faute d’assumer nous paierons aussi cher que celui des atteintes à l’environnement ou au climat. On bat en retraite devant les réalités!