Au moment du bilan je suis certain que mon vrai bonheur aura été d’avoir pu consommer plusieurs vies en une et de les avoir toutes traversées à fond. Un tel privilège obligeant sans cesse à se remettre en cause évite de s’ennuyer mais génère un vrai problème : on emmerde le monde puisque l’on peut donner autres l’impression de tout savoir ou de tout connaître. « On ne peut pas être et avoir été ! » jamais pourtant je n’en ai été aussi certain.

J’ai souvent ressenti cette sensation donnée certes par l’âge mais surtout par le passage réel et profond dans de multiples secteurs de la vie sociale. Je ne vois vraiment pas le quotidien avec un regard blasé ou indifférent car chaque instant me ramène à une expérience avec l’envie de rappeler ce que j’ai pu acquérir dans des circonstances similaires. Et alors là je deviens pénible ! Comme j’ai « été » je veux parfois « être » comme pour me prouver que je n’ai pas vieilli.

Persuadé que l’ « on ne peut pas être et avoir été » je me retiens de « conseiller » ou de « juger » (sauf si on me le demande) et j’ai de plus en plus tendance à me retirer sous ma tente. Le paradoxe c’est que cette attitude conduit bien des personnes à considérer que ce silence correspond à de la lâcheté ou de l’indifférence. « On ne peut pas être et avoir été !  » sauf à avoir la tête qui enfle!

Dans toutes les milieux où j’ai évolués (vie locale, syndicalisme, mutualité, sport, vie associative, toutes les fonctions électives ou presque, père de famille-je ne l’oublie pas-) j’ai toujours eu soin de puiser la substantifique moelle de ce que je percevais dans l’action des autres, dans l’apport des autres.

J’ai rencontré des hommes et des femmes qui, quels que soient leurs qualités ou leurs défauts, m’ont « chargé » pour des provisions nécessaires pour la route pénible qui,s elon eux, m’attendrait le jour où je me retrouverai seul. Peu d’entre eux ne m’ont facilité la tâche. Ils ne m’ont rien offert. Ils ne m’ont pas installé. Ils se sont contenté de garnir ma besace des valeurs qui étaient les leurs. Je ne me souviens pas les avoir sollicités de manière pressante ou insidieuse. « On ne peut pas être et avoir été ! » sans se souvenir d’où on vient.

En revanche j’ai souvent eu besoin de les écouter, de débattre avec eux, de me frotter et me confronter à eux (même si leurs avis étaient parfois sévères) car je n’ai pas progressé dans l’imitation et je me suis enrichi dans le débat. Mon vrai moteur a été le choix de la différence et l’adaptation de ce que j’avais reçu sur la base de valeurs essentielles mais dont la mise en œuvre pouvait être différente et personnelle. Dans ce contexte « on ne peut vraiment pas être et avoir été ! » en oubliant le chemin parcouru.

Je ne suis jamais revenu sur mes pas, pas plus que je me suis toujours contraint à me détacher totalement des métiers, ou des fonctions que j’ai pu exercer. Instituteur, journaliste, élu, président d’associations : lorsque je suis parti… je suis vraiment et irrémédiablement parti laissant aux remplaçant.e.s la liberté absolue de leur gestion. Je ne me prononcerai pas publiquement sur ce qui a été fait car le jugement ne m’appartient pas plus qu’à n’importe quel citoyen.ne. « On ne paut pas être et avoir été » en regardant la réalité de loin.

Les seules liens que j’essaie de conserver ce sont ceux de l’amitié, de la confiance réciproque et du partage des soucis au moment où ils sont existé. Et c’est parfois très lourd à porter surtout quand l’on est appelé au secours alors que l’on voudrait pas revenir sur ce passé. Difficile souvent de faire comprendre dans le quotidien que « l’on ne peut pas être et avoir été ! » à celles et ceux qui veulent que vous fassiez les miracles que les autres ne peuvent pas faire ou ne veulent pas essayer de faire.

Se retrouver propulsé dans le rôle d’homme providentiel ne m’a jamais convenu et ne me conviendra jamais surtout quand il est incompatible avec la constance en amitié. On me le reproche quand je risque de l’être négativement et on n’aime surtout pas que je le sois quand j’ai raison. Alors autant ne jamais l’être pour quiconque. C’est un choix et comme les autres, je l’assume. C’est tellement mieux quand on se construit soi-même et que l’on ne doit rien à la providence. La sensation de liberté en est plus grande… et plus précieuse. J’en sais quelque chose.

« On ne peut vraiment pas être et avoir été ». J’en suis certain et il faut savoir l’admettre pour soi et pour les autres. Je fais ce que je pense être en conformité avec mes valeurs : l’amitié, la solidarité, la fidélité. Sur ces bases là je continuerai à « être » simplement et sincèrement un compagnon, un transmetteur, un accompagnateur. Le temps passe inexorablement, et nous avec lui : notre passé meurt à chaque seconde et nous ne sommes plus celui que nous étions la seconde précédente.

Ce temps qui fuit fait disparaître ce que nous étions à mesure que nous vivons ce que nous sommes au présent. C’est cette irréversibilité de la mort de ce que nous avons pu faire dans la vie qui nous permet de dire  « l’on ne peut pas être et avoir été » Et il vaut mieux le savoir et en persuader les autres !