(suite de la chronique de hier)

(…)Le chauffeur de taxi était loin quand j’entrais dans le bureau de Jean-Marie Cvada. Le regard dur, le visage fermé il me questionna rapidement sur mon statut, mes origines, mon parcours griffonnant sur ses fiches bristol quelques éléments dont j’ignorais la teneur. « Je vous préviens : avec moi pas de langue de bois et pas de discours tout fait… si vous êtes là c’est pour donner le point de vue du plus grand nombre d’instituteurs ! Bien compris.. Monory a prétexté un débat à l’Assemblée pour ne pas venir. Il sera en duplex. N’hésitez pas à l’interpeller car je n’aime pas cette manière de se comporter. Il est loin et donc il espère parler seul autant qu’il le veut » Ce fut « brève rencontre » mais à la fois libérateur pour ma parole et inquiétant sur le fond. Le Ministre n’était pas là, c’était plus tranquille mais il nous fallait échanger à distance ce qui n’était pas facile.

La « nounou » qui me dirigeait s’empressa de me conduire au maquillage. Là je trouvais sur le fauteuil voisin Jean-Claude Barbarant qui était le secrétaire national du Syndicat National des Instituteurs. Il fut convenu que nous étions jamais vus et surtout que nous partagions pas nécessairement le même avis puisque je n’étais pas de son syndicat. Mon créneau devait être en contre-point des principes généraux qu’il énoncerait. Il prendrait de la hauteur et irait sur la généralité quand il me fallait rester au plus près du terrain et souligner le détail.

Cette répartition des rôles était discrète mais indispensable. A la sortie on nous présenta une dame, enseignante dans l’enseignement privé catholique que bien entendu ne fut pas mise dans la confidence. Elle était mal à l’aise et très angoissée.

Après avoir été équipé pour le son et repoudré pour ne pas « luire » sous les projecteurs j’installais on pull jaune citron à l’endroit prévu. Réglages du son et attente du lancement de l’émission dont je m’étais empressé de piquer le déroulé avec les diverses séquences soigneusement minutées qui me permettaient d’être assuré d’une première prise de parole vers la dix-septième minute pour trois petites minutes.

Le Ministre en aurait une trentaine. « Tu n’hésites pas à empiéter sur le temps de parole des autres m’avait conseillé mon mentor de FR3. C’est du direct : ce qui est pris n’est plus à prendre. Eux n’auront pas davantage et toi tu auras la durée prévue. » J’y pensais en permanence.

Rapidement les rapports entre Monory et Cavada ne furent pas des plus cordiaux. Ils avaient un contentieux depuis la loi de son Secrétaire d’État Devaquet sur les Universités. Le plus puissant de deux était visiblement le présentateur. Si ce dernier envoyait du « Monsieur le Ministre » il avait sérieusement affûté ses questions. Il nous fallut attendre la fin de ce face à face pour être sollicités. Barbarant attaqua comme prévu avec pugnacité. Le reportage sur l’école mérignacaise fut lancé. Je devais réagir ! C’était exactement le timing.

En pareille circonstances il faut avoir le verbe facile mais court avec une notion du temps précise car il n’y avait que trois questions. En traînant un peu je grignotais une bonne minute supplémentaire. Le duo avec Barbarant avait fonctionné. Nous étions satisfaits. Pas Monory qui se trémoussait son fauteuil sans pouvoir intervenir car n’étant pas sur place…

Mon tour passé arriva celui de notre collègue. Elle avait des fiches et surtout elle avait écrit ses interventions avec l’intention de les lire ce qui eut l’heur de déplaire profondément à Cavada. Pendant le second reportage il lui fit sèchement la morale et elle en fut désemparée au point qu’elle se révéla incapable de réponde. Je saurais sur l’occasion et garnissait mon palmarès de temps de parole.

Le Ministre sur son fauteuil de style bouillait. Nous le voyions dans l’une des images renvoyées par les écrans de contrôle. Il devait attendre la fin de l’émission pour conclure. Off il sollicita une intervention préalable que refusa le méticuleux Cavada ! Monory se leva et disparut laissant son siège « royal » vide. Personne ne s’en préoccupa outre mesure. Il y eut cependant un moment de doute car il fallait changer le déroulé pour tenir la distance. On se partagea donc le temps accordé au Ministre avec Barbarant puisque la troisième invitée restée accrochée à ses fiches.

La marche du siècle avait eu une allure générale totalement inédite et son créateur avait maîtrisé avec habileté, solidité et un extraordinaire professionnalisme son émission. Il se fit un malin plaisir à demander un plan du fauteuil vide… avant le générique. Dès la fin Cavada s’éclipsa mais je suis certain qu’il conserva une vive animosité contre celui qui avait bravé son autorité.

Lors du buffet de fin d’émission on m’expliqua que je recevrais un dédommagement pour ma participation et que l’on m’avançait 50 francs pour payer mon taxi du lendemain matin vers Orly. A mon retour en Gironde personne ne parla guère du fond de mes interventions mais tout le monde me fit des compliment sur ce qui avait retenu l’attention : le jaune de mon pull-over !