Jour après jour, le confinement conduit à se confectionner des habitudes ou mieux des rites qui s’installent dans le quotidien. Les détails prennent une importance particulière et dans le fond ils rassurent car ils contribuent à préserver d’une improvisation dangereuse pour le moral.

Il semble que le lavage des mains compulsif fasse désormais partie intégrante de ce quotidien rythmé par des consignes impératives. Si l’on réfléchit un instant la catastrophe sanitaire aura eu au moins l’avantage de doper en France la marché des produits d’hygiène et notamment celui des savonneries.

Les plus ancien.ne.s se souviennent de l’école publique de leur enfance ou le lavage des mains était obligatoire et que des leçons d’hygiène corporelle en classe de fin d’études étaient dispensées en classe. Bien se frotter derrière les oreilles : la formule appartenait au répertoire favori. Il y avait aussi la fameuse inspection matinale (« montrez moi vos mains ») avec présentation en ligne permettant de détecter le dessous des ongles noir.

Dans le vestiaires il y avait une grand bac en ciment gris dont je me souviens avec des rangées de petits robinets pour que les récalcitrant.e.s puissent se mettre en conformité avec les règles apprises en morale. Une habitude perdue que le coronavirus aura peut-être

Là on ne risque pas les remontrances puisque toutes les heures selon les règles en vigueur il faut effectuer ce geste que… beaucoup ne connaissait pas ou avait oublié. Le rite de la désinfection cutanée va revenir à la mode. C’est une certitude. Nous en avons pour des mois à nous « engeler » les doigts et les fabricants à se frotter les mains pour la rentabilité de leur production. On en arrivera probablement un jour à faire des rencontres entre hydroalcooliques anonymes.

Allumer le bouton de la télévision appartient aux gestes institutionnalisés. Faute d’une codification bien définie cette décision constitue le révélateur de la personne qui détient le pouvoir. Le choix de la chaîne risque de devenir un véritable enjeu du même type. Il semble que dans certains foyers un protocole ait été établi d’autant que sport ayant disparu des télés il n’a plus de prééminence masculine sur la possession de la zappette.

Un certain libéralisme règne sur le choix des programmes. La conquête sera-t-elle durable. Les sociologues ont un beau sujet d’étude devant eux : comment le coronavirus a modifié l’équilibre des pouvoirs au sein de la famille. Assistera-t-on avant la fin de l’été sans cyclisme, sans football, sans rugby, sans basket, sans Formule 1 à une inversion du rôle de dominant ?

Des rendez-vous spécifiques sont apparus. La conférence de presse du directeur de la santé le soir avec ses statistiques mondiales, européennes et françaises. Il ne faut pas manquer le moment clé d’un discours d’une extraordinaire qualité technique mais qui manque singulièrement d’empathie.

Chaque soir il n’a que des mauvaises nouvelles à annoncer alors il les dilue dans un jargon médico-social et les téléspectateur.trice.s ne retiennent que le nombre de morts. Le rite de la statistique prend alors toute sa valeur et il faut avoir le courage d’envisager qu’il dissimule un drame humain considérable. On ne reviendra probablement pas de sitôt sur ces moments car ils entrent dans notre histoire commune.

Il reste aussi celui peu pratiqué hors des grands ensembles contrairement aux exemples valorisés par les télés de 20 heures des applaudissements en faveur des soignant.e.s, des sapeurs-pompiers, des fonctionnaires qui assument la continuité de ce qu’il reste du service public, des salariés de toutes les entreprises qui tentent de maintenir le lien social avec courage et détermination.

Le rite de cet hommage ne décolle pas car il n’y a pas de mouvement global porté par une organisation particulière. Il faudra un soir ou l’autre applaudir toutes celles et tous ceux (et ils sont nombreux) qui ont simplement respecté les consignes dans l’intérêt collectif.

Ne vous inquiétez surtout pas si toutes vos journées vous paraissent parfois très rituelles car ça traduit de votre part simplement une volonté de vous rassurer. Il faut même devenir un tantinet maniaque car c’est votre intérêt et surtout celui des autres. Il en va vraiment de l’avenir de notre société. Acceptez que les modalités de la vie changent durant quelques mois. Vous retrouverez avec un plaisir accru des habitudes que vous aurez su protéger.