LE SPECTACLE SOLIDAIRE

Sat, 24 Sep 2005 00:00:00 +0000

La solidarité est, on l'oublie trop souvent, une notion récente. Elle n'appartient que depuis peu au contexte  social. C'est certainement la raison pour laquelle les Révolutionnaires d'après 1789 ne l'ont point ajoutée à Liberté, Egalité et Fraternité au frontispice des mairies. Il lui était difficile d'exister antérieurement, puisque le soutien aux plus défavorisés ne passait que par la condescendante charité. Celle qui arrivait d'en haut, des nantis vers les plus pauvres, dont on ne supportait plus la présence.

La solidarité rassemble, elle,  toutes les catégories sociales, élargit la volonté de protéger ou de soutenir son prochain, tient davantage compte de l'esprit que du montant de l'aide. Elle entre de moins en moins dans le quotidien, car elle suppose une lame de fond émotive. Elle ne s'impose plus que dans les situations de crise, et surtout en réaction à une attaque menaçant durablement ou ponctuellement un groupe ou un individu. Jamais peut-être notre société n'a été aussi éloignée du concept de solidarité durable, érigée en principe de vie. Les mutualistes, les coopérateurs, les syndicalistes fondateurs, appartiennent aux dinosaures d’une époque révolue.

Il suffit de constater combien les  » Maîtres du monde  » américains ont découvert avec ébahissement, à leurs dépens, la dure réalité de l'égoïsme triomphant, pour se persuader que libéralisme intégral et notion d'entraide sont, chez eux, aussi profondément éloignés que les deux parois du Grand Canyon du Colorado. La réussite individuelle, le culte de l'argent-roi permettant de se garantir contre les aléas de la vie, le sentiment insécuritaire se traduisant par le repli frileux sur son salon, la religion du moi d'abord, les autres après? ne préparent pas au mieux, culturellement, à concéder aux autres une place dans son c?ur . Les cyclones ont décapé ce vernis de l'aisance matérielle pour mettre à nu l'incapacité d'entraide sur le territoire des Etats, pourtant soit-disant unis, d'Amérique. Cette tragédie humaine devrait interpeller tous les adeptes du libéralisme à la George Bush car, outre les dégâts matériels, elle va détruire la confiance d'un Peuple dans son système social.

Chez nous, la société a vite réagi, en remplaçant la solidaire physique citoyenne  par la culpabilisation médiatique de masse. L'exception française a su conjuguer le besoin naturel  d’apitoiement et la déliquescence du tissu social élémentaire. La solidarité de proximité n'existe plus que si la télé la porte, si l'image valorise votre geste, si vos yeux portent votre c?ur, si vos vedettes favorites vous le demandent. La canicule, ce fut un malheur n'ayant pas eu  de marraines prestigieuses ou de parrains exceptionnels. Elle ne relevait donc pas de la solidarité. Il aurait fallu une soirée télé spéciale, avec Gérard Holtz sautant en parachute dans un dé à coudre, mimi Mathy tentant un  » dunk  » sous le nez de Tony Parker, Johnny Halliday chantant Nabucco à la Scala de Milan, Florent Pagny portant sur son dos un inspecteur des finances, Bernadette et David imitant Sherley et Dino? La solidarité a besoin de spectacle pour ouvrir les c?urs et dénouer les cordons de bourses de plus en plus plates. Les médias se planquent donc quand il n'y a rien de particulier à se mettre sous la plume, sous le micro, ou sous l'?il de la caméra.

Ce week-end, Créon reçoit la Virade nationale de l'association  » Vaincre la mucoviscidose « . S'il est une maladie usante, insupportable quotidiennement pour des enfants, des adolescents, de rares adultes, c'est bien celle-là. Manque de chance pour celles et ceux qui en sont atteints, elle n'est pas spectaculaire. Elle ronge, fatigue, absorbe toute l'énergie, érode lentement les défenses : une issue lente est programmée, qui n'accorde une espérance de vie que de 39 ans. Il faut,  de la part des parents, une force morale exceptionnelle pour tenir chaque jour, face à la souffrance de leur fils ou de leur fille. Se laver en permanence les mains, nettoyer tout ce qu'il est possible de nettoyer, veiller aux courants d'air, construire des menus spéciaux, ne pas oublier les innombrables gélules de Créon, médicament miracle actuel : autant de contraintes qui n'offrent aucun intérêt à être filmées.

La Virade du  » Créon « , destinée à aider plus de 6000 jeunes Français, n'a recueilli qu'un soutien très réservé du milieu scolaire, pourtant prompt à collecter les pièces jaunes élyséennes, a mobilisé trop peu de visiteurs cet après-midi, et n'a donné lieu qu'à de rares annonces médiatiques?Il lui manquait, probablement, la dimension événementielle qui sied désormais à toute action de solidarité. Que de la randonnée pédestre sans esprit de record, rien que des jeux collectifs paisibles, que des dizaines de citoyens tentant, au nom des autres, de découper puis de rassembler 3600 carrées de tissu, que du dialogue social autour d'une maladie encore très méconnue. La déception inévitable !

La maman d'une petite Créonnaise atteinte par la mucoviscidose en avait les larmes aux yeux, en soirée. Elle sait, depuis quelques mois, qu'elle devra vivre encore longtemps dans la crainte, avant d'avoir confiance en l'espoir?Cet espoir que les autres devaient lui insuffler lui aura manqué, comme le souffle à la vie de sa petite. Dans la poussette, celle-ci dort. Elle ne peut pas encore être déçue par un pays où un chèque donne bonne conscience, surtout si c’est la télé qui vous le réclame?

Mais je déblogue?

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