TELE SEPTUAGENAIRE

Mon, 14 Nov 2005 00:00:00 +0000

Soixante dix ans. L'âge est respectable et inspire la confiance. C'est une génération entière qui a vu se construire la télévision, et l'on mesure combien cette nouveauté technologique, bien plus que d'autres a eu une influence extraordinaire sur l'évolution sociale progressive de la même période. Lentement, puis massivement, en s'installant sur les commodes ou les tables des salons, la télévision est devenue la  » télé « , celle dont peu de gens, maintenant, peuvent se passer. Celle qui fut réservée, jusqu'à la fin des années cinquante, à une élite financièrement susceptible d'accéder à son acquisition (il y avait? 3750 téléviseurs en France en 1950), a pris le contrôle des esprits et des comportements.

La  » télé  » a supprimé, dès sa première vague de démocratisation, les distances entre les décideurs parisiens et le pouvoir, que possédaient les foyers informés de la capitale sur ceux de Province qui ne l'étaient pas. Les cadres moyens, dont toute la puissance reposait sur la culture écrite, n'ont pas vu venir l'extraordinaire révolution que représentait l'entrée directe, dans les foyers, des images. Ils tenaient leur aura de leur maîtrise, plus ou moins parfaite, des mots et de leur capacité à écrire ou à parler. Zola en avait été le fabuleux exemple avec son  » j'accuse  » dans l'Aurore. Jaurès sut effectuer une brillante synthèse entre les deux facettes du verbe.

Le journaliste, médiateur puissant, exerçait alors sa mission d'information sans partage. Nul ne pouvait remettre en cause la véracité de ses descriptions ou de ses commentaires, car nul ne les voyait, et tout reposait donc sur l'interprétation personnelle que l'on faisait des mots publiés puis diffusés.

On a oublié que le premier homme politique (en dehors de l'épisode de Radio Londres très limité) ayant compris l'importance du dialogue direct, via la radio, fut Pierre Mendès France, dans ses fameuses  » causeries au coin du feu « . Dès sa nomination comme Président du Conseil, sachant sa majorité parlementaire fragile et provisoire, il décida de faire pression sur elle par le détour de l’opinion, grâce à ces entretiens réguliers à la radio pour expliquer sa politique. Dans un langage de vérité et de sincérité, pour « convaincre plutôt que de séduire » Pierre Mendès France aborda tous les sujets : la responsabilité du citoyen qui a toutes les aptitudes pour participer à la vie de la cité, la décolonisation (l’Indochine après la défaite de Dien Bien Phu et la Tunisie), les relations internationales tendues, les difficultés économiques d’après-guerre, la vertu et l’intelligence de l’homme, la foi dans l’humanité, l’énergie de la jeunesse? en se passant volontairement du filtre de la retranscription. La presse écrite ne lui pardonnera jamais (et notamment Le Monde) de l'avoir  » oubliée « . Elle qui faisait et défaisait les ministères se chargea rapidement de le ramener à la raison, et de l'expédier dans les oubliettes du pouvoir. La télévision, pas encore assez développée, n'était pas encore utilisable. Pierre Mendès France n'eut donc jamais l'image pour l'aider.

C'est De Gaulle qui comprendra ensuite l'utilisation capitale de la télévision pour asseoir son pouvoir. Il en fit une arme redoutable en en confisquant l'usage, à son seul profit (merci Peyrefitte), puis en adaptant l'idée de Mendès, à travers de fameuses conférences de presse ou des allocutions dramatisées qui offraient, à de plus en plus de familles, le sentiment que  » le premier des Français continuait à parler aux Français « . Ils le voyaient, et pouvaient lui accorder le crédit de l'intérêt qu'il leur portait en venant? dans leur salon !

Les  » étranges lucarnes « , contre lesquelles se battit le Canard Enchaîné, proliférèrent et l'information, fortement orientée, sur une seule chaîne, entama une mutation désastreuse. Paradoxalement, ce que l'on présenta comme le Parangon du journalisme télévisuel, l'émission  » Cinq colonnes à la une « , créa, quelques années plus tard, le besoin d'images chocs pour expliquer l'actualité. Le journaliste devint alors un témoin plus qu'un transcripteur d'une réalité. La première étape de la révolution s'achevait. Le citoyen pouvait se passer de médiateur et de pédagogie de l'information : elle lui était livrée brute, chaque soir ! L'extraordinaire, l'exceptionnel, devinrent peu à peu ordinaires.

Le second âge de la télé monta peu à peu sous l'influence de la culture anglo-saxonne. On transforma la pédagogie de l'information par le culte du débat. Là où Mendés et de Gaulle assumaient seuls le  » portage  » du message, on décida que le plus important devenait, en réaction à cette monopolisation de l'outil médiatique, la confrontation des opinions au nom du respect de la pluralité des positions. On inventa le  » débat « , dont la première forme furent les fameux  » Dossiers de l'écran « , avant qu'un déluge d'émissions exhibitions viennent progressivement transformer le petit écran en un confessionnal cathodique. Le concept est simple : la télé ne doit plus apprendre, informer, élever les consciences, mais offrir ce que les téléspectateurs attendent d'elle. Le diktat de l'audimat (dont on sait qu'il est truqué), a rongé les consciences, et plus encore les scrupules. La privatisation incontrôlée a même accentué sa mutation génétique. Elle ne sert plus la démocratie, mais se sert d'elle pour perpétuer tous les abus, toutes les tromperies, toutes les approximations, en toute impunité.

Soixante-dix ans après sa naissance, Dame télévision appartient aux favorites des rois qui nous gouvernent. Ils essaient par tous les moyens de rendre extraordinaires les événements les plus ordinaires, laissant croire ainsi que la télé est populaire.

On se précipite à ses pieds au nom du culte de  » l'image suprême « , on lui pardonne toutes ses traîtrises, on lui accorde tout le crédit que l'on consent aux éléments fondamentaux de la vie, on l'instrumentalise sans aucun scrupule. Elle a ses courtisans. Elle préserve ses apparences. Elle affiche, sans scrupule, sa futilité. Elle se moque bien des remarques sur son honnêteté, car son âge inspire confiance. Elle a su se rendre indispensable, ce qui devient le meilleur gage de sa survie. Ses arrières arrières petites filles n'ont jamais été aussi prolifiques. La télé, mériterait même le prix? Cognacq-Jay de la famille nombreuse !

Soixante-dix ans, et la télé m'inspire de moins en moins confiance.

Mais je déblogue?

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