Ce soir ce sera ma fête !

La nuit qui s’ouvrira ce soir constituera la plus belle de toutes, car elle symbolise à merveille le lien entre le passé révolutionnaire de la France et la situation présente. Certes, sur le plan religieux, c’est celle des Jean Marie et donc ma fête, et dans le fond, la coïncidence me plaît beaucoup car il y a exactement 220 ans, jour pour jour, se déroula l’événement clé de la société modeprivilègesrne. Depuis la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 (soit il y a 220 ans), s’était en effet développée en France, notamment dans les campagnes, une vague de révoltes appelée la Grande Peur. Dans certaines régions, des paysans s’en prenaient aux seigneurs, à leurs biens et à leurs archives, en particulier les fameux « terriers » servant à établir les droits seigneuriaux. La nuit du 4 août 1789 fut une réponse à cette insurrection. L’assemblée constituante était en train d’élaborer la future Constitution, ainsi que la non moins célèbre Déclaration des Droits de l’Homme et du… Citoyen, lorsqu’elle reçut des récits inquiétants à propos de l’instabilité qui sévissait en France. Face à cette crise, deux solutions étaient alors envisagées. La première voulait réaffirmer les valeurs de la propriété, et donc mater la révolte. Cette solution fut vite rejetée, car elle n’aurait fait que renforcer l’opposition des paysans au système féodal. La seconde solution envisageit d’instaurer un réseau de bureaux de secours, qui permettraient d’aider les plus pauvres. Mais cette solution ne répondait pas à l’urgence de la situation. C’est donc pour sortir de ce blocage que naquit l’idée de l’abolition des droits seigneuriaux, laquelle avait probablement germé lors d’une réunion du Club Breton, petit groupe de députés qui avaient pris l’habitude de discuter entre eux.

Le 3 août 1789 le duc d’Aiguillon avait lancé au sein de ce groupe « éclairé » l’idée d’une abolition des droits seigneuriaux. Le lendemain, en fin de soirée, le vicomte de Noailles proposa à l’assemblée nationale de supprimer les privilèges pour ramener le calme dans les provinces. Le Duc d’Aiguillon proposa l’égalité de tous devant l’impôt, Jean-Baptiste-Joseph de Lubersac de Chabrignac (il avait rejoint le Tiers Etat) et surtout l’évêque duc de Laon Étienne Joseph de La Fare  (il devint ensuite un royaliste convaincu et mourut dans son lit) allaient surenchérir en supprimant les… banalités, les pensions sans titre, les juridictions seigneuriales, le droit de chasse, l’abolition des privilèges ecclésiastiques. Le duc du Châtelet (guillotiné) proposa alors le rachat de la dîme! En une seule nuit, les fondements du système par ordres s’effondrèrent… et des siècles d’injustice furent abolis. Les jours suivants, le clergé tenta de revenir sur AbolitionPrivilegesla suppression de la dîme, mais le président de l’Assemblée, Isaac Le Chevalier, n’ayant accepté que des discussions sur la forme, les décrets du 4 août furent définitivement rédigés le 11…. alors que maintenant sous notre belle République des décrets mettent des mois ou des années à paraître, alors que la réforme est totalement inutile! Il n’empêche. Même s’il fallut attendre 15 années pour que les principes proclamés à l’époque trouvent leur socle juridique, la nuit du 4 août fut bien cet acte inaugural qui assura à chaque Français cette l’égalité devant un texte de loi ! Référence obligée, depuis plus de deux siècles, pour tous les défenseurs de l’égalitarisme « à la française », symbole ultime du volontarisme politique, le 4 août mériterait enfin de rester dans les mémoires comme une grande date de l’histoire parlementaire. J’aurais infiniment préféré que notre Fête nationale fût le 4 août, car ce serait beaucoup plus symbolique que la prise de la forteresse mal défendue de la Bastille. Celle qui volait en éclat ce soir là était beaucoup plus ardue à conquérir et à faire tomber.

D’ailleurs, ouvrez les yeux ou tendez l’oreille : sur quelle chaîne de télévision va-t-on aujourd’hui évoquer les 220 ans de cet acte fondateur de la démocratie, largement oublié au fil des années, et surtout depuis que l’on n’enseigne plus l’ Histoire ?

En plein mois d’août, qui va se poser la question de savoir si le « paquet fiscal » n’est pas un retour aux « privilèges » accordés aux plus nantis ?

Qui va se demander si la TVA sur les produits de première nécessité n’a pas largement remplacé la gabelle ?

Qui va se soucier de savoir si d’autres privilèges liés au travail, aux rémunérations, à l’éducation, à la culture, à la santé, aux impôts, n’ont pas avantageusement remplacé ceux d’ il y a 220 ans ?

Qui va affirmer sans risques que la « cour », avec ses puissants, ses amis, ses courtisans, ses fastes et ses ors, a totalement disparu ?

Qui osera prétendre que les niches fiscales, le placement des capitaux à l’étranger, le chantage aux délocalisations, ne relèvent pas des avantages accaparés par une caste ?

Qui a conscience que la réforme des collectivités locales en préparation va supprimer cette proximité démocratique qui était issue de la Révolution ?

Tous les ducs, vicomtes, marquis du CAC 40 ne jouissent-ils pas de privilèges exorbitants ?

Dommage que le Parlement français n’ait jamais le privilège de siéger le 4 août pour rendre hommage à celles et ceux qui osèrent parler concrètement d’égalité. L’acte était le plus révolutionnaire qui soit et c’est sur lui que les citoyens devraient se pencher ! Car en 220 ans le symbole a beaucoup terni.

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6 réponses à Ce soir ce sera ma fête !

  1. vinz dit :

    Merci pour ce rappel historique. Il est vrai que cette période de l’histoire de France où des représentants du peuple ont eu le cran de mettre à mal tous les privilèges de caste, a aujourd’hui une portée symbolique. Quels sont aujourd’hui les nouveaux privilèges à faire tomber? Tu en as décris plusieurs, mais la pression du peuple n’est aujourd’hui plus aussi assérée qu’elle le fût à cette époque. Je me demande de plus en plus si, non pas le grand soir trop connotée, mais une petite révolution de la base vers ces privilégiés ne serait pas la seule forme d’action susceptible de faire bouger les choses… L’Histoire nous en apprend toujours sur notre avenir.

  2. L’an dernier ou il y a deux ans je ne me souviens plus nos hebdos nationaux avaient sorti des dossiers sur « les privilèges » … surtout ceux des vilains instits, des fonctionnaires fainéants, des élus tous pourris, etc etc … c’est bizarre plus rien cette année .. Tu as raison … il en reste mais ceux là ils siéent aux pouvoirs !

  3. PIETRI Annie dit :

    La nuit du 4 août, l’abolition des privilèges, ces deux symboles sont intimement liés dans ma mémoire depuis toujours…enfin depuis l’école primaire, et je n’ai pas hésité un seul instant lorsque tu m’as demandé hier soir, Jean Marie, ce que le 4 août évoquait pour moi! Mais je suis une vieille, formée à l’école des hussards de la république, à une époque où étudier l’Histoire permettait de former des citoyens conscients, et où l’on considérait que l’étude de l’Histoire était indispensable pour comprendre le présent et pour forger l’avenir. Ces temps sont révolus, et je me suis livrée à une petite expérience cet après midi, dans mon entourage, en interrogeant jeunes et moins jeunes….Et bien,c’est déprimant,car rares sont ceux pour qui la nuit du 4 août évoque quelque chose…..Et c’est bien dommage, car cela permettrait aux citoyens du XXIémé siècle que nous sommes de faire la relation entre le passé, le présent et …l’avenir.
    Merci, Jean Marie, de cette leçon d’histoire, oh combien salutaire.

  4. GREL Suzette dit :

    petite leçon d’histoire qui m’a rappelé la passion avec laquelle le prof d’histoire de l’EN nous a présenté la nuit du 4 août…
    merci à toi et merci à nos enseignants qui répondaient de notre formation.

  5. JC dit :

    Je me souviens quand j’étais en stage dans la vallée de Chevreuse, parmi les stagiaires il y avait deux copains qui venaient des Antilles. S’ils riaient à l’idée qu’ils étaient des descendants des Français, par contre, ils étaient incollables sur tout ce qui concernait les acquis de la révolution Française et leurs applications.
    Peut être que c’est pour cela que les gouvernants actuels ne veulent plus que l’histoire soit dispensée dans nos écoles primaires et secondaires et dans les facultés! C’est gênant d’entretenir le passé de la République, vous ne pensez pas qu’ils vont se donner le baton pour se faire battre….!!!
    Merci à JMD et à tous les intervenants.

  6. Merci Jean-Marie,

    De l’Education, encore de l’Education , toujours de l’Education!

    Je me suis permis de faire suivre ton message…avec sa source.

    Amitié,
    Gilbert de Pertuis en luberon

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