Cuba : rester au moins fidèle au doute !

Durant plus d’un mois, Créon a célébré l’anniversaire d’un  peu plus de deux décennies d’activités culturelles. Un anniversaire marqué par une défense et illustration de la solidarité citoyenne pouvant exister autour d’un espace et de ses activités. Près de 2 500 personnes ont ainsi été touchées par un programme éclectique, mettant en évidence les créateurs musicaux locaux, ou permettant  de s’exprimer à celles et ceux qui préfèrent cultiver le jardin de la créativité plutôt que la désertification des esprits par la passivité. La clôture revêtait, dans ce contexte, une importance symbolique, puisqu’elle alliait l’originalité intellectuelle, l’ouverture sur le monde, le cinéma documentaire, et surtout le débat citoyen.

Le choix du thème général de la soirée, qui avait attiré plus de 350 personnes, n’était pas des plus facile, puisqu’il s’agissait de Cuba. Un défi, dès lors qu’ il s’agissait de réunir la convivialité du repas musical partagé pour les uns, et la dureté des affrontements politiques autour d’un île, cible de toutes les approximations médiatiques, pour d’autres. Défendre la culture sincère, la fierté populaire, la gentillesse légendaire, l’accueil cubain, relevait de la gageure, quand on ne cesse de contester ce bonheur d’être reçu par un peuple qui parvient, dans un contexte difficile, à conserver sa joie de vivre. Dans le fond, chacun avait son appréciation : l’une basée sur le matraquage lié à la dureté de la situation des droits de l’Homme, à la misère latente et à la précarité des services; l’autre tirée de séjours répétés sur place, mettant en évidence des évolutions minimes plus ou moins favorables. YS_P1033

En accueillant l’ambassadeur de Cuba en France et le premier secrétaire de l’ambassade, Créon espérait jouer la carte du dialogue direct sur ces deux visions. Il n’en fut rien, car le « débat » promis, confisqué par un écrivain-universitaire prolixe, ne permit jamais un échange de fond. Nonobstant les explications rationnelles et convaincantes de Salim Lamrani, tirées de son ouvrage « Cuba, ce que ne vous diront jamais les médias… », le public est resté sur sa faim… avant le repas! « Mon livre traite de la désinformation médiatique en Occident au sujet de Cuba, et illustre le gouffre énorme qui existe entre la représentation faite de Cuba par notre presse et la réalité de ce pays. Cet ouvrage permet également de s’interroger sur le rôle des médias : sont-ils chargés de fournir une information fiable et objective aux citoyens, ou bien s’évertuent-ils à défendre l’ordre politique, économique et social établi ? » Tout a, en définitive, tourné autour de ce constat qui permet à bien des citoyennes et citoyens qui se considèrent comme parfaitement informés, de s’épancher sur la poutre qu’ils détectent dans l’oeil cubain mais d’oublier celle qu’ils ont, en France, devant leurs yeux.

« Je viens de parcourir 18 des 22 régions de France expliqua en conclusion le Premier secrétaire de l’ambassade de Cuba en France. J’y ai vu des villages où se connecter à internet était impossible, j’ai rencontré des familles qui n’avaient pas la liberté de le faire, puisqu’elles ne pouvaient pas acquérir un ordinateur, j’ai croisé des gens qui avaient faim, qui dormaient dans les rues ou sous les ponts, des enfants mal soignés ou qui avaient faim, j’ai constaté que, dans certaines régions, il n’y a qu’un seul journal. Est-ce que j’en déduis pour la démocratie française les mêmes conclusions que vous assénez sur le régime cubain ? » expliqua le diplomate cubain. ll est vrai que celles et ceux qui avaient un brin de libre arbitre pouvaient légitimement s’interroger sur les raisons des difficultés relevées à Cuba.

« Le week-end dernier, les médias, largement animés par des positions idéologiques, nous ont abreuvé des mérites incomparables qu’avait eu pour le monde libre la chute du mur de Berlin. J’ai écrit à ce sujet qu’il restait encore bien des murs virtuels à abattre. Je le maintiens aujourd’hui devant vous, Excellence, en souhaitant que le mur terrible du blocus économique imposé depuis maintenant plus de 45 ans par les Etats-Unis soit enfin abattu, car personne n’en connaît les effets réels sur un île comme Cuba ». Sans le pouvoir, les idéaux ne peuvent être réalisés, mais avec le pouvoir, ils survivent rarement, ai-je déclaré à la réception de l’ambassadeur de Cuba, dans la salle citoyenne créonnaise. « Je fais souvent mien un constat de Fidel Castro : il rend modeste tous les exégètes des vertus de la démocratie libérale, et il constitue, dans le garrotage actuel qui est imposé à Cuba, une vérité essentielle ». En fait, il faudrait que nous ayons une dose de modestie supérieure aux quelques onces que possèdent nos élites intellectuelles, pour pouvoir jauger les résultats de la révolution castriste vieillissante.

Qui peut oublier la manière dont on respecte les droits de l’Homme en Chine , grande puissance (économique) mondiale ? Qui peut justifier la misère urbaine des favelas sud-américaines ? Qui décerne un label démocratique à la Libye de Kadhafi ou à la Russie de Poutine ? Qui peut prétendre qu’il n’y a qu’à Cuba que le Président s’accapare les médias et tente de faire envoyer derrière les barreaux ses opposants ? Êtes-vous certain que vous n’êtes pas espionné, surveillé, suivi, si vos activités dérangent ? Pensez-vous que les fonctionnaires d’État ne sont pas parfois nommés, dans notre pays, pour servir les intérêts d’un clan ? En fait, il fallait apprécier dans cette soirée le « partage du doute » qui reste, dans le fond, la receresize_art_bigphoto_buena-vista-social-club640xtte de la sagesse. Il ne semble pas profiter aux « coupables » cubains désignés d’office. Pour le reste, il suffisait de se couler dans le bain chaud de musique qui accompagnait le repas, penser au Buena Vista Social Club, à la danse merveilleuse des doigts de Rubén Gonzalez, aux voix envoûtantes d’Ibrahim Ferrer et Pio Leyva, aux cordes agiles du bassiste Orlando «Cachaito» Lopez et aux mélodies sensuelles de Compay Secundo, pour se persuader que l’essentiel reste la rencontre.

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

5 réponses à Cuba : rester au moins fidèle au doute !

  1. annick bourbon dit :

    Peu de villages peuvent s’enorgueillir d’avoir reçu des invités de cette qualité : les interventions de l’ambassadeur et de son secrétaire ont été un moment fort de plongée dans l’Histoire et d’élégance culturelle. Merci Pierre Huguet de nous avoir fait partager à ce point et jusqu’à notre porte ton amour pour cette île, sa beauté, son peuple et son Histoire.

  2. David CHAPET dit :

    Bonjour. J’ai sélectionné votre article dans « la semaine cubaine en 7 twitts » du 15 novembre. Salutations.
    http://www.boxsociety.com/2009/11/15/la-semaine-cubaine-en-7-twitts-15-novembre/

  3. olivette dit :

    bonjour a tous et toutes

    http://www.arte.tv/fr/semaine/244,broadcastingNum=1085608,day=1,week=47,year=2009.html.

    c est le lien vers la page d arte dans laquelle on retrace l emission diffusée samedi soir 18H ,qui m a semblée fort interressante , qui explique la place de l image au fil des differentes presidences ;j y ai trouvé certains commentaires interressant , surtout vers la fin du programme. ce post, est une invitation a visionner ce progamme et n a pas de lien specifique avec l article d aujourdhui de mr Darmien. merci

  4. Pierre HUGUET dit :

    Annick, tu me fais rougir de confusion devant un tel compliment…mais aussi de plaisir !!! De confusion car je ne suis pas le seul « metteur en scène » de cette soirée, à laquelle il faut associer nos amis du « CinéMax Linder » et de « LaRural », et toutes celles et ceux, bénévoles (dont ta fille et toi !)qui nous ont aidé, et de plaisir car mon but semble atteint d’avoir essayé de communiquer aux autres les raisons de mon amour pour Cuba et son Peuple…
    Salim Lamrani a, il est vrai mais sans le vouloir, occulté quelque peu le débat par ses interventions pouvant sembler trop longues et trop « didactiques » (le « défaut » des enseignants ?…sourire), ne laissant pas suffisamment de temps aux vrais Cubains présents, l’Ambassadeur et son premier attaché, de s’exprimer. Cependant, sa passion pour Cuba excuse par avance l’acharnement qu’il met à défendre ce Peuple digne et courageux avec, il faut le souligner, des arguments vérifiables et vérifiés, démontrant, entre autres, l’iniquité du « mur de la honte » que représente le blocus américain qui pèse depuis bientôt 50 ans sur cette île…
    Il aurait été, encore plus, utile de rappeler que ce petit pays du tiers monde, non seulement possède un des services de santé les plus efficaces du monde (au point que ses médecins interviennent par centaine de milliers dans de nombreux pays, notamment en Amérique du Sud) mais également un des taux d’analphabétisme les plus bas (inférieur à l’Europe et aux USA). Mais quel est donc ce « dictateur » dont le premier acte a été d’éradiquer l’analphabétisme de son peuple ? Je croyais -naïvement ?- que le propre d’une dictature était de maintenir ceux qu’il gouverne dans l’ignorance pour mieux les contrôler…
    Enfin, Jean-Marie, une seule critique concernant ton article que j’ai trouvé, comme presque toujours, riche, intéressant et marqué d’une volonté d’objectivité qui t’honore : la révolution cubaine n’est pas vieillissante, n’en déplaise à ceux qui la disent « moribonde » depuis bien longtemps (elle ne devait pas survivre à la chute du mur de Berlin !). Si son chef charismatique, Fidel Castro, n’est plus au pouvoir, la jeunesse cubaine (celle de la rue, pas celle des hautes sphères du pouvoir) que je rencontre tous les ans et avec laquelle je débats, parfois « vigoureusement », a su me convaincre de sa volonté de ne pas se fondre dans le moule du libéralisme à l’américaine et d’inventer, chaque jour et malgré les énormes difficultés rencontrées (et que l’on s’ingénie à dresser devant elle)sa voie originale vers un Socialisme à la Cubaine dont l’Homme est le centre contre le profit…et non pas le contraire !
    En tous cas, merci encore, Jean-Marie, d’avoir soutenu cette initiative à Créon. Beaucoup n’auraient pas osé et tu démontre, une fois de plus, que tes engagements sont courageux et dignes de respect (et de mon amitié…mais ça tu le savais déjà !)

  5. maulin jean claude dit :

    Merci à pierre Huguet « représentant Cuba Si » d’avoir pensé à moi pour véhiculer son excellence, son premier adjoint,salim amrani.Pendant le transport j’ai ressenti combien ces représentants étaient à mon écoute,que se soit sur l’histoire de notre région et son économie,et sur créon notre commune.Féllicitation pour la bonne réception que notre commune a offert aux représentants du peuple Cubain. En tant que citoyen Céonnais je peux en être fier. .Je garderais un bon souvenir de cette soirée.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.