Une négociation de vieux routiers

Imaginez un instant que tous les cyclistes de France décident de bloquer les plateformes d’approvisionnement des grandes surfaces. Une menace qui, immédiatement, déclencherait la nomination d’un médiateur du Ministère Borloo, en raison des difficultés que créeraient ces citoyens peu respectueux du secteur qui va collecter des millions d’euros de TVA pour le compte d’un gouvernement incapable de boucler sa fin d’année budgétaire, et qui sait qu’il va commencer le 1er janvier 2010 à 00 h 00 minutes et 01 seconde, avec un emprunt prévisionnel de 214 milliards d’euros, indispensable pour payer ses dépenses de fonctionnement. Le ministre de l’écologie et celui des transports réuniraient d’urgence les associations de cyclistes et celles des collectivités locales engagées dans les politiques de déplacements doux pour négocier… des crédits sur la taxe carbone. Allez 100 millions ou même 200 millions de cadeaux, qui décrédibilisent totalement l’impact écologique de cette taxe, pour les donner aux… cyclistes, sous la forme d’une prime de transport doux ! Les ministres et les associations annonceraient à la France soulagée que les dindes congelées, les marrons glacés, les bûches de Noël, les huîtres et le foie gras, seraient sauvés, et que le pays ne sombrerait pas dans la disette. Les cyclistes, fléaux des routes départementales, auraient remporté un succès sans précédent, et fait reconnaître enfin leur utilité sociale. Toutes les catégories qui souffrent, comme eux, savent désormais ce qu’il leur reste à faire : devenir des citoyens qui s’attaquent aux consommateurs ! En fait la réalité est tout autre.

Il faut constater qu’au moment où le Président de la République s’extasie sur son audace écologique à Copenhague, son gouvernement capitule en rase campagne face aux transports routiers, alors qu’il a toujours refusé de soutenir les salariés de la SNCF ou de la

Photo d'archives/ REUTERS/Stoyan Nenov

Photo d'archives/ REUTERS/Stoyan Nenov

RATP et qu’il se prépare, pour compenser la mesure idéologique de disparition de la taxe professionnelle, à imposer les locomotives, les wagons et les rails… C’est là l’illustration parfaite d’une gouvernance de contradictions, de supercheries, d’effets d’annonce ! Même si la demande salariale des chauffeurs est parfaitement légitime, il faut absolument l’associer à la symbolique de la route, dans une société qui ne parviendra jamais à tourner la page du pétrole et… du réchauffement climatique. Le secrétaire d’État aux Transports, Dominique Bussereau, a réussi à débloquer le dossier en annonçant dans la nuit de jeudi à vendredi un allégement de charges… sociales de 100 millions d’euros, destiné à convaincre les entreprises d’accepter les hausses de salaires. Un signe fort sur l’intérêt réel de… cette mesure, pour l’équilibre des comptes sociaux ! Là où les ménages et les collectivités locales vont payer plein pot, les entreprises privées de transport vont bénéficier d’une solide ristourne, refusée au camions publics qui, par exemple, collectent les poubelles, ou aux autobus qui ramassent des élèves des écoles publiques en milieu rural ! Et vous voulez croire au cinéma de Copenhague, où on ne parle jamais de l’avenir, mais simplement de s’exonérer du présent, et se donner une image d’écolo, sauveur de la planète.

Si les camionneurs avaient bloqué les aires de ravitaillement des supermarchés, on aurait pourtant, paradoxalement, donné un signe fort aux politiques de Copenhague. En fait, il s’agit purement et simplement, avant les fêtes de fin d’année, d’une belle partie de poker menteur, consistant à faire entrer l’Etat dans une négociation salariale qui, par ricochet, va permettre aux patrons de prendre leur revanche sur le Grenelle. En réalité, les salariés ne sont pas du tout intéressés par cette intervention de l’Etat, alors que les chefs d’entreprises la veulent absolument. Depuis 2007 et le Grenelle de l’Environnement, ces derniers supportent difficilement le discours des pouvoirs publics. Ils estiment être sacrifiés à la cause du développement durable, au bénéfice de modes de transport moins émetteurs de CO2 (chemin de fer et fluvial). Ils s’inquiètent des  reports de trafic de la route vers ces autres modes (bien que les précédentes tentatives pour opérer un rééquilibrage aient toutes échoué). Et ils sont vent debout contre les «taxes vertes» qui les visent. A commencer par l’écotaxe (bien qu’elle ait une dimension européenne) et la taxe carbone qui doit s’appliquer dès 2010.

L’écotaxe (qui doit rapporter environ 1 milliard d’euros à l’horizon 2012…, en théorie, car personne ne sait comment elle sera recouvrée) doit mettre fin à la gratuité de l’utilisation des grands axes routiers (hors autoroutes). Toutefois, il ne s’agit pas d’une charge sans compensation. Le gouvernement a déjà prévu une baisse de la taxe à l’essieu. Mais les transporteurs des régions les plus excentrées de l’Hexagone, et les plus éloignées des grands centres de consommation, dénoncent une perte de compétitivité pour eux-mêmes et pour toutes les entreprises des régions concernées. Aussi, des allègements de l’écotaxe ont été concédés, comme pour la Bretagne. Ce qui pousse les professionnels d’autres régions à monter au créneau pour bénéficier des mêmes dispositions.

Concernant la taxe carbone, les routiers n’apprécient pas que des mesures conservatoires aient été décidées pour les agriculteurs et les marins pêcheurs, et qu’eux mêmes n’en profitent pas. Certes, le gouvernement s’est engagé à veiller à ce que les clients du transport paient, au final, cette taxe, en l’identifiant clairement sur les factures. Maistransport_routier_ca_15764b les patrons des routiers n’y croient guère. Lorsque leurs clients font jouer la concurrence et procèdent par appels d’offres en privilégiant le «moins-disant», les théories sur les transferts de charges n’existent plus. C’est notamment le cas dans les appels d’offres de la grande distribution (tiens donc, pourquoi voulait-on bloquer leur approvisionnement et pas celui des pétroliers comme antérieurement ?), accusée de laminer tous les éléments de facturation et de laminer les marges profitables de leurs transporteurs.

En laissant volontairement monter la pression, les fédérations patronales du transport routier ont bien réussi à mettre le gouvernement le dos au mur, pour l’obliger à céder sur la fiscalité,  afin qu’elles-mêmes lâchent du lest sur les salaires des conducteurs. Pour que ceux-ci, en renonçant au blocage, éteignent la mèche. C’est exactement ce qu’ils ont obtenu avec…l’annonce, puis le retrait mystérieux d’un allègement de taxe carbone de 100 millions d’euros (nul ne sait ce qui a véritablement été concédé, maintenant ou plus tard !) remplacé par une énième exonération sur les charges sociales, ce qui est tout aussi dramatique ! Mais rassurez-vous, votre dinde arrivée de l’Europe de l’Est, ou vos jouets arrivant de Chine, seront transportés sur les rayons dès lundi matin ! Comment ne pas croire encore au Père Noël ?

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2 réponses à Une négociation de vieux routiers

  1. J.J. dit :

    De toute façon, monsieur Bussereau était prêt à avaler n’importe quel boa constrictor, manger son chapeau, sa cravate et sa perruque pour se sortir de ce guêpier.

    Il a déja sur le dos une polémique calamiteuse à propos de l’affaire Heuliez où l’on est, semble-t-il, prêt à sacrifier des emplois en quantité et saboter un plan de reprise économique pour déstabiliser Ségolène Royal et briguer le poste convoité de la présidence du Poitou – Charente.

    Devant un enjeu aussi important, que représentent l’emploi de quelques centaines de salariés et quelques tonnes de carbone en plus ?

    On envoie des gens se faire massacrer à la guerre pour moins que ça.

  2. JMD dit :

    Pas de RER pour les Parisiens…jusqu’à mardi. Les travailleurs parisiens qui empruntent le métro ont moins de chance que les marchandises. La duplicité gouvernementale est patente et démontre que les chauffeurs des transports collectifs sont volontairement oubliés… car plus il y aura de mécontents plus le gouvernement engrangera de rentrées électorales. « Trop payés », « toujours en grève », « absentéisme trop élévé »… les employés de la RATP n’ont plus véritablement de droit de grève. Et surtout ils ne pèsent pas sur l’économie! Les discussions entre la direction de la RATP et les syndicats (CFDT, CGT, FO, Unsa, Sud et Indépendants), qui portent notamment sur des questions de salaires, doivent reprendre lundi matin. Des assemblées générales de salariés seront organisées ce même jour pour décider des suites à donner au mouvement. Le secrétaire d’Etat aux Transports, Dominique Bussereau, a donc jugé que cette grève n’était « pas acceptable » et a demandé que « la RATP et les syndicats se parlent ». Belles paroles : mais pourquoi est-il intervenu pour soulager les patrons du tranport routier de 100 millions ?

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