Handivillage, creuset de la solidarité

Dans le vocabulaire anglo-saxon, il est un mot français qui n’existe pas : solidarité ! Est-ce un hasard ? J’en doute. Il faut en effet revenir aux origines de cette « valeur », pour comprendre qu’elle correspond à une culture purement humaniste, déconnectée des notions de profit et de concurrence, chères aux Américains ou aux Anglais. Le concept, à sa base, fait référence dans le vocabulaire latin à « entier », « consistant », « lien unissant entre eux les débiteurs d’une somme ». Par son étymologie, le mot «solidarité» renvoie donc à un principe purement juridique, alors qu’il est devenu une « idée » sociale, sous l’influence des penseurs du XIXème siècle.
Dans le Code de Justinien, le mot latin « solidus » se rapporte ainsi à l’interdépendance des débiteurs entre eux. Chacun est engagé, en termes de dette et de responsabilité, pour le tout (in solidum). On retrouve la même idée dans le Code civil, qui stipule que les débiteurs «sont obligés à une même chose, de manière que chacun puisse être contraint pour la totalité, et que le paiement fait par un seul libère les autres envers les créanciers». Peu à peu, c’est devenu le sentiment de responsabilité et de dépendance réciproques au sein d’un groupe de personnes qui sont uniquement obligées les unes par rapport aux autres.
Ainsi, les problèmes rencontrés par l’un ou plusieurs de ses membres concernent l’ensemble du groupe. La solidarité conduit l’homme à se comporter comme s’il était directement confronté au problème des autres, sans quoi, c’est l’avenir du groupe (donc le sien) qui pourrait être compromis. Ce n’est véritablement plus à la mode. D’abord, la grande majorité espère, pour se rassurer, que ce qui arrive aux autres, ne lui arrivera jamais, comme s’il pouvait passer au travers de tous les aléas de la vie sociale. Ensuite, il tente de se persuader qu’il s’en sortira seul, selon le principe anglo-saxon du « self made man ». Enfin, depuis des années, on ne cesse de ressasser que la contribution de chacun au réconfort des autres doit être réduite, occasionnelle, exotique.
La solidarité humaine reste, en période de crise (de toute catégorie), un lien fraternel et une valeur sociale capitale scellant le destin de tous les hommes les uns aux autres.
C’est une démarche humaniste qui fait prendre conscience que tous les hommes appartiennent à la même communauté d’intérêt. Ce n’est pas pour rien que l’Europe politique n’a pas retenu ce mot dans ses traités, mais lui a préféré ceux de « concurrence », de « liberté d’entreprendre » et de « rentabilité ». C’est pourtant le seul remède actuel contre la crise sociale : redonner à cette solidarité du début du XXème siècle, et à celle que portait le Conseil national de la Résistance, leur véritable sens. Le mot a totalement disparu des discours officiels actuels, puisque la tendance reste de ne rien demander aux plus nantis pour soutenir les naufragés de la crise.
L’ouverture du handi-village 33, sur le territoire de la commune de Camblanes et Meynac, au coeur du canton de Créon, a pourtant confirmé que la solidarité « partenariale » peut transformer les valeurs en actes concrets. Odette Trupin, ancienne Députée de la Gironde, a porté « LE » projet de sa vie publique durant 7 ans… en une période où un établissement aussi novateur que celui qui a accueilli la grande foule des citoyens, venue la découvrir en avant-première, pouvait encore être imaginé. Elle a su fédérer les énergies autour d’elle, franchir les obstacles administratifs, trouver les opérateurs indispensables, mais surtout formaliser un véritable projet de vie, ambitieux et cohérent, pour des « oubliés » de la vie. C’est une forme de solidarité bien différente de celle qui est portée médiatiquement dans des opérations éphémères. Le concept est en effet d’une générosité absolue, puisqu’il permettra aux personnes atteintes de handicaps différenciés, de cohabiter en toute sécurité et dans un confort exceptionnel.
C’est un véritable défi que celui de bâtir un tel établissement « non spécialisé », en une époque où le handicap se « sectorise », se « quantifie », « s’évalue », « s’intègre » et surtout se « tarifie ». Tout ce que la valeur de solidarité contient se retrouve dans ce véritable village de 60 places, nécessitant la création de… 87 emplois, au moment où partout on taille dans les dépenses de fonctionnement. La construction a été assumée, pour le compte de l’association, par Aquitanis, organisme de logement social; le financement a bénéficié d’un large soutien de la part du Conseil Général de la Gironde, plus soucieux de consacrer ses budgets à ce type d’équipement qu’à d’autres plus « flamboyants »; le fonctionnement regroupera les diverses associations de coordination des handicapés ainsi que… le Conseil général qui devra débourser plus de 300 000 euros en 2010 pour boucler le budget. Bien évidemment… tous les élus départementaux voteront le budget 2010, qui permettra de répondre à ce besoin prioritaire. La solidarité ne se contente plus maintenant de « bons » mots ou de visites aseptisées sur le terrain, accompagnées d’un meeting politique. Elle ne peut vivre qu’avec des « projets » qui deviennent réalités, tellement les équipements vont manquer dans un avenir proche. Handivillage 33 est déjà « complet », et lors de la journée portes ouvertes j’ai croisé la route de parents âgés, inquiets de l’avenir de leur fille ou de leur fils, qui ne dépendent plus des structures « spécialisées ». Dans leur regard, j’ai vu la détresse de celles et ceux qui attendent trop longtemps que l’autre leur tende la main. Impossible de les rassurer, de les réconforter, tellement les besoins sont immenses et seront en progression exponentielle dans les prochaines années. Impossible de leur affirmer que le Conseil Général restera, dans la durée, la référence pour la construction des ces équipements de qualité… et je me suis senti gêné, très gêné, de leur expliquer que demain serait forcément beaucoup plus dur que hier.
Qui aura la pugnacité et la passion d’Odette Trupin pour faire encore vivre une solidarité de proximité concrète? Qui aura son audace pour assumer à la fois la naissance d’une telle idée, mais aussi l’optimisme nécessaire pour en assumer la gestion? Qui se lancera, sans garantie d’avenir, dans ce type d’investissement? Qui fera passer la solidarité au premier plan des priorités sociales? Qui osera? Qui aura les moyens financiers, dans une poignée d’années, d’assumer le séjour dans un tel établissement? Avec quelles allocations? Avec quelle retraite?
« On ne voit bien qu’avec le cœur. Le reste est invisible ». Elle a terminé son propos devant plusieurs centaines de visiteurs, avec ces phrases de Saint Exupéry. Il faut pourtant avouer que le « cœur » n’a plus toute sa place dans ce monde de l’individualisme triomphant et du profit référence. Durant cette matinée de portes ouvertes sur un monde solidaire, il avait repris son rôle essentiel.

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2 réponses à Handivillage, creuset de la solidarité

  1. Cathy LATRILLE dit :

    Un beau projet d’ailleurs le premier en la matière qui voit le jour, merci Madame la Présidente (pour cette idée) merci Monsieur le Président du Conseil Général (pour le soutien financier du Département). Dans cette structure le mot « solidarité » aura toute sa place.

  2. danye dit :

    J’ai toujours ressentie une profonde admiration pour Odette Trupin..Elle possédait ce quelque chose qui démontre aujourd’hui que la confiance des militants fidèles et sincères de l’époque » ne s’étaient pas trompés!!

    Ce projet réalisé doit être la satisfaction pour elle d’un engagement non terminé et pour cause …..

    Bravo MADAME TRUPIN < Cet éloge est justement mérité. Votre puniacité a été récompensée.

    PS/ Je ne pense pas que les jaloux en face se permettront d'accuser Monsieur le Président du Conseil Général de mauvaises dépenses :l'engagement dans cette structure pour le bien de nombreuses personnes !

    Les mots handicapé, invalidité ne se résoudront jamais sans la solidarité du Département.SES ACTIONS DEVRAIENT SE MULTIPLIER SUR LE SOL FRANÇAIS ..CE SERAIT MIEUX QUE LES ARMES !

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