Je préfère les restos du coeur aux pince-fesses.

De Sartre, je ne hais qu’une seule phrase, extraite un peu rapidement de son oeuvre : « l’enfer c’est les autres! ». Cette sentence sociale extraite de Huis Clos tente de justifier le fait que l’ enfer ne serait pas pas le lieu de la torture physique, mais celui du jugement implacable d’autrui porté sur nous. Nos actes nous engagent tout entier et ne peuvent plus être modifiés. Une fois la mort advenue, nous n’avons aucune prise sur ce que le reste du monde en fera et la façon dont il les interprétera. Les trois personnages du drame en font l’amère expérience, chacun obsédé par son histoire, chacun en position de victime sous le regard accusateur des deux autres, chacun condamné pour l’éternité à en subir le poids. Il n’y a pas d’échappatoire : même quand la porte est ouverte.
Cette vision d’une société faite de dépendance totale entre les êtres me désespère, car c’est la négation pure et simple de notre libre arbitre. Même si vivre avec et au milieu des autres n’a jamais été pour moi le paradis, c’est loin d’être l’enfer. J’ai besoin (et c’est probablement là où le bât blesse) de partager ma vie avec les autres et de chercher une raison d’espérer dans ce que je peux apporter aux autres et plus encore dans ce qu’ils m’apportent. J’essaie au maximum de ne pas cultiver une dépendance quelconque, de telle manière que le dialogue, souvent muet ou futile, reste sincère. Difficile, extrêmement difficile, quand on est élu, sauf à se considérer comme « propriétaire » des autres et à exercer sur eux son empreinte par la fascination, la domination ou la persuasion. Les apparences restent souvent trompeuses. Distinguer la paille et le grain prend une dimension importante dans les pince-fesses.
Etre ou avoir été instituteur vous permet, par formation, d’être un obsédé de l’explication. Etre ou avoir été journaliste vous conduit à vous placer sans cesse en situation d’observation.
Ces deux paramètres constituent des repères sociaux indispensables. J’observe souvent avec jubilation les comportements de moucherons qui tentent d’approcher de ce qu’ils considèrent, souvent à tort, comme une lumière du « pouvoir ». Je me régale de ce jeu de marionnettes, reflétant les véritables facettes de la nature humaine. Le plus répandu de tous, c’est celui ou celle qui cherche par tous les moyens à signaler sa présence, de telle manière que l’on voit bien qu’il est présent. Ceux-là se désespèrent de ne pas recevoir l’hommage auquel ils prétendent avoir droit. Ils offrent aussi le spectacle désolant de la jalousie, qui leur fait délivrer des regards furibards à l’encontre des… autres, qu’ils suspectent de prendre leur place. En fait, pour eux, le paradis c’est l’autre, puisque c’est eux qui lui donnent toute son importance. Regardez bien autour de vous, et vous constaterez que ce sont eux les plus dangereux. Quand ils vous accrochent, vous ne pouvez plus vous en débarrasser… et ce sont bien évidemment les plus infidèles, car à la première étoile filante du pouvoir qui traverse leur ciel, ils vous oublient. Il faut les fuir pour n’importe quel motif, car ces « autres » s’en prennent aussi à vos proches. Votre femme n’échappe pas à ce sort, car elle entre dans le dispositif de séduction, et c’est parfois le plus dur à supporter.
De cette approche, nait un sentiment de méfiance qui empêche de voir la vérité portée par les échanges authentiques. Comment distinguer le bon grain de l’ivraie ? Il faut du temps pour ne plus vivre dans l’illusion, car les « faux-culs », les lâches, les exploiteurs, les trouillards, traversent les époques ou les turbulences. Pour eux, l’enfer c’est l’autre quand il ne veut pas les voir, c’est lorsque celui qu’ils appellent le Maire ou le Président ou le conseiller général, alors qu’ils l’ont toujours appelé Jean Marie, les ignore.
Heureusement, Sartre n’avait jamais rencontré la véritable amitié. Celle que l’on peut croiser dans les échanges durables. Je ne me sens bien qu’avec les « autres », qui mettent en effet en évidence la constance des mots et des actes. Aujourd’hui, il y avait 250 Créonnaises et Créonnais à la rencontre citoyenne des anciens. Des dizaines et des dizaines de visages connus, qui m’accompagnent parfois depuis ma naissance. Avec eux, le seul enfer possible se concentre dans le temps qui s’est écoulé, mais rarement dans leur comportement. Ils connaissent le chemin parcouru. Ils savent que je leur dois beaucoup plus qu’ils ne me doivent, et ils n’ignorent pas d’où je viens, ce qui permet de relativiser les échanges institutionnels. Dans les poignées de mains, les baisers amicaux, les souvenirs partagés, je me rassure. Nul ne mesure combien, lorsque l’on détient une parcelle de pouvoir, on a besoin de ces « autres là », pour se laver de tous soupçons. Le drame, c’est de ressentir la terrible impression de ne pas leur redonner ce qu’ils vous apportent. Je voudrais être à chaque table, à chaque place, pour échanger avec eux comme autrefois, quand je n’étais que Jean Marie, qui ne savait même pas ce qu’était l’enfer des autres.
Je suis sincèrement heureux de les rencontrer. Certes, la vérité n’est pas toujours sur le bout des lèvres ou des doigts, mais le partage s’impose dans ce qui devient mon restaurant du coeur !
Une chanson résume ce besoin d’oubli : « Jacky » de Jacques Brel. « Etre une heure, une heure seulement, Etre une heure, une heure quelquefois, Etre une heure, rien qu’une heure durant, Beau, beau, beau et con à la fois ». C’est tout un symbole, car alors autour de vous, vous ne trouvez que les vrais, celles et ceux qui contribuent à ce que les autres ne soient plus infernaux. « Le plus souvent, nous ne jugeons pas les autres, mais nous jugeons nos propres facultés dans les autres ». Je préfère ce constat de Sainte Beuve à celui de Sartre, car il est plus exact en politique.

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3 réponses à Je préfère les restos du coeur aux pince-fesses.

  1. La force qui t’anime doit rester celle de ceux-là. Ne jamais oublier que c’est là que tu puises l’essentiel car le reste n’a que peu de durée et disparaît avec le temps qui passe. Remettre les choses à leur juste place simplement ça. C’est une leçon de vie que tu nous as apprise avec maman au fil du temps et j’aime lorsque tu la gardes ainsi au fond de ton coeur qui reste le seul lieu où la vie à sa place.

  2. C.L. dit :

    Hélas, ce phénomène « de cour », je le vois même au job, du haut en bas de la pyramide
    Je pense qu’il est inhérent à l’espère humaine Heureusement qu’il ne s’agit pas de sa seule caractéristique
    Mon petit charcutier du marché du Bouscat m’a dit avoir une place à Créon
    Donc on en arrive à parler du maire de Créon Ahhhh, (tonitrua-t-il) Jean-Marie… vous voulez dire !

  3. Suzette GREL dit :

    Tu m’as appris à me tenir à table au restaurant du coeur; je ne savais que partager mais la manière est encore plus importante et je l’ai améliorée à ton contact.
    Tu sais trés bien, Jean-Marie, que nous « grandissons » en mangeant la soupe avec les autres, ceux dont le regard est chargé d’humanité.Merci de nous l’avoir rappelé.

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