Le poison violent des apparences

Giscard et les éboueurs : une caricature !

En 1974, Valéry Giscard -dit d’Estaing pas achat de particule – veut un nouveau style de gouvernance, afin de casser son image hautaine et distante. Parmi ses nombreuses initiatives, il s’invite à dîner chez les Françaises et les Français, afin de démontrer par médias interposés qu’il sait faire peuple. Il joue de l’accordéon avec Yvette Horner, ou il casse la croûte, à 5 heures quand Paris s’éveille, avec les éboueurs, avant de causer à la télé devant un feu de cheminée. Bref, il débute son mandat exactement à l’inverse de ce qu’a fait le Chef de l’Etat français dès son élection. Le Fouquet’s, le yacht, les vacances américaines, les amours flamboyantes permettant d’entrer dans le show-bizz…auront été des échecs autant que les visites de Giscard dans la famille d’un sapeur-pompier, avec son moniteur de ski, avec ses copains du football… Tôt ou tard, l’opinion publique comprend que le naturel, même chassé au galop, revient toujours à son point de départ. Rien de pire en politique que le renoncement à être soi-même, avec ce que cela comporte comme risques. Et d’ailleurs, les gens sont tellement habitués à ces supercheries médiatiques, montées uniquement pour les berner, qu’ils ne croient plus dans les actes sincères. C’est véritablement une croyance ancrée dans l’opinion, qui voudrait que tout ce que fait un élu local reposerait sur une ambition, une trahison, un souci d’image, une dissimulation habile d’un objectif secret. Giscard voulait faire croire qu’il était proche des ménages dans lesquels il s’invitait, comme Sarkozy a tenté de persuader qu’il était du monde des vainqueurs, enviés par le peuple qui souffre.
J’ai été souvent confronté à ces fabricants d’images qui, du jour au lendemain, montent des « opérations » de chirurgie des apparences. Pas si facile qu’on le pense, car les contradictions ne permettent pas d’avoir de certitudes en la matière. Ce n’est qu’une question d’appréciation des limites entre sincérité et faux semblant.
Un jour, à la maison, lors d’un repas détendu avec Jean Luc Mélenchon, peu suspect d’employer la langue de bois, je m’étonnais que lui, l’homme anti-gauche caviar, ait mis une cravate bon chic bon genre pour aller à la rencontre d’une délégation d’ouvriers. « Jean-Marie, j’ai compris qu’il faut assumer son rôle, et si tu te présentes comme sénateur, habillé en bleu de travail, devant des ouvriers, ils considèreront que tu te fous de leur gueule…tu les respectes en mettant une cravate, et ils sont fiers de toi…Ils ont besoin d’être fiers de celui qui les représente ». Cette conversation confirme en tous points les reproches qui me sont parfois faits par une amie, qui aimerait me voir avec ce qu’elle estime être une tenue digne d’un « maire… ». Le costume, la cravate, la chaussure impeccable, restent en effet les références du pouvoir, et il est impossible de l’éviter.
J’ai également en mémoire une rencontre avec Michel Rocard, à Paris, durant laquelle j’avais pris une sévère leçon sur la vanité du changement de la manière dont on est perçu. Je me souviens que sa nouvelle épouse avait décidé qu’il fallait modifier son look : nouvelle coiffure, nouveaux habits, nouveau discours avec des mots interdits… une catastrophe ! J’étais rentré persuadé que c’était une erreur, et d’ailleurs Rocard n’a pas tardé à remplacer les effets du cœur par ceux de la raison, allant même, à terme, jusqu’à changer de… femme ! Rocard n’était pas du monde du show-bizz, et il perdait tous ses moyens, en oubliant d’être bien dans sa tête. Il faut pourtant honnêtement reconnaître que celui que j’ai accompagné durant trois décennies, n’est jamais arrivé à briser son look d’intello de la politique, déconnecté dans son attitude et ses propos du monde ouvrier. Le banquet radical, avec salade landaise, cassoulet et tourtière n’appartenait pas à ses moments favoris… sans que sa convivialité soit en cause.
Je demeure pourtant persuadé que le plus dur reste d’arriver à toujours montrer, derrière l’homme public, la réalité de l’homme privé… Être comme on était avant, et surtout avoir toujours en mémoire que le cinéma est réservé aux artistes, reste un des éléments clés du bien-être en politique. La difficulté : on donne en pâture aux médias ce que ces derniers veulent au menu, et ces derniers influencent fortement l’appréciation portée par l’opinion publique.
Hier soir, par exemple, j’étais invité chez un couple de Créonnais qui réclamait le partage d’un repas avec eux depuis des mois. Leur accueil était à la fois émouvant et dérangeant dans leur logement social. J’ai, encore une fois, pris conscience de la véracité des propos de Jean Luc Mélanchon, car malgré toutes mes tentatives, malgré toutes mes sensations intérieures, malgré ma gêne, j’ai été pour eux une « vedette » leur faisant l’honneur de venir partager un moment de leur vie. Je les connais bien, je les aime bien, je ne me sens pas un seul instant supérieur à eux, puisque j’ai eu quasiment la même enfance que le maître des lieux, mais il m’a fallu admettre que, pour eux, je ne pouvais pas ressentir ce qu’ils ressentaient. Il m’a beaucoup plus appris sur la vie, autour de cette table de fête d’une simplicité absolue, que je n’ai pu moi-même lui apprendre. Inutile de lui expliquer qu’il m’était infiniment supérieur sur la « lamproie » dont il connaît tous les secrets de préparation, les trucs culinaires; sur les aloses qu’il sait préparer à merveille; sur les obscures réalités de ce monde viticole qu’il a fréquenté durant de longues années…, sur les champignons qui constituent un inépuisable sujet de discussion. Il est convaincu que le Maire est éloigné de tout ça, et qu’il n’a jamais éprouvé dans sa vie les plaisirs de la découverte d’un plat de cèpes, de la dégustation d’une bonne bouteille tirée de derrière les fagots, du casse-croûte au bout des rangs de vignes ou de l’attente du bouchon qui plonge dans l’eau d’un étang.
Un menu de roi, avec rien que des plats « maison », et non pas avec des cuisines sophistiquées destinées à épater les invités. Une merveilleuse lamproie fraîche, un cuissot de biche parfaitement cuit, un Pomerol « personnel », constituent les meilleurs atouts pour le partage. Ce bain de sincérité constitue le plus formidable des entractes dans la pression du quotidien, car il réconcilie avec la « vérité » des êtres et des « événements » . Comment, en partant, leur expliquer que la vie politique ne consiste pas à transformer des citoyens en notables, de transformer des gens humbles en snobs indifférents, des mendiants de la confiance en riches du pouvoir… Quelle souffrance, en les voyant tous deux devant la porte, déçus que nous n’ayons pas pu, avec mon épouse, rester tard dans la nuit, que nous n’ayons pas su les remercier à la hauteur du cadeau qu’ils nous avaient fait ! Cette soirée bien arrosée en efface bien d’autres, théâtrales, surfaites, truquées, au cours desquelles on se proclame amis pour la vie, alors que, dans le fond, la ciguë des ambitions traine dans tous les verres.

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1 réponse à Le poison violent des apparences

  1. quinquin dit :

    Bref ! c’est discussion d’hommes politiques cravatés au coin d’un feu !

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