Un passé très coton

La nostalgie n’a jamais été qu’un sentiment, car elle recouvre parfois des réalités plus ou moins profondes. Elle s’installe dans les esprits alors que l’on a tout fait pour la chasser des paysages. Elle affleure dans des objets qui n’ont rien à voir avec la douceur des madeleines, mais qui réveillent parfois un passé moins tendre. En Ouzbékistan, les traces du régime communiste, imposé par la force à des peuples rebelles durant trois quarts de siècle, ont soigneusement été effacées, mais il n’empêche que l’esprit demeure. Il rôde dans le quotidien comme un fantôme rouge que personne n’est encore parvenu à exorciser. Impossible de ne pas penser, en arrivant à l’aéroport international de Tachkent, à cette bureaucratie qui a fait tant de mal aux régimes qui ont cru se protéger en dressant des murailles de papier entre eux et l’extérieur.
Les files d’attente devant des postes de police, où des fonctionnaires verts de gris se dissimulent derrière des parois de verre, rappellent une autre époque où, pour accéder à la RDA, il fallait se soumettre au bon plaisir des Vopos. Tous les passagers s’entassent derrière une ligne jaune, surveillée par un autre policier chargé d’empêcher les débordements d’une foule exténuée par des heures de vol. Un imprimé sibyllin est à remplir dans l’avion, en double exemplaire… afin de vérifier ce qui est totalement invérifiable, car il s’agit des fonds apportés ainsi que des importations technologiques éventuelles. Le voyageur doit seulement se persuader que l’Ouzbékistan se mérite, et que son bonheur s’intensifie dès qu’il a obtenu le fameux coup de tampon sans lequel un policier des frontières n’a plus aucun pouvoir. Toute sa qualité professionnelle repose sur ce coup sec et rageur, donné avec vigueur sur une page du passeport qui lui est présenté. Incontestablement, la formation s’inspire de cette culture soviétique de la crainte des contrôles.
D’autant qu’alignés sur le mur d’en face, des acolytes en civil, les mains dans les poches, scrutent les arrivants, en quête d’une proie apeurée trahissant une conscience peu tranquille. La sortie de la forteresse ne sera guère plus facile, puisqu’elle impose la vérification d’une autre feuille, similaire à celle de l’arrivée. Patience, patience, patience, face à quatre contrôles consécutifs, destinés à démontrer que toute évasion, même anodine, est impossible. Le régime Karimov a dressé un mur virtuel, avec une distribution maigrichonne de visas pour un ailleurs susceptible de modifier l’équilibre interne. Les communistes ont toujours eu peur de ce qui arrivait de l’extérieur, et il demeure des relents de ce sentiment de contamination par la peste démocratique.
Sur les marchés, des étalages mettent en avant des arpents de médailles étoilées, des couvre-chefs militaires caricaturaux, des uniformes impeccables, comme pour que les nostalgiques puissent assouvir leur passion pour cette armée rouge disparue. Etrange spectacle que ces pin’s géants, symboliques de l’appartenance à la classe dirigeante, qui s’entassent dans des corbeilles poussiéreuses. Toutes celles et tous ceux qui ont été des pionniers ou des jeunesses du Parti ont abandonné les signes distinctifs de leur engagement. On se demande quel est la rentabilité de cette brocante insolite, sauf à penser que, peut-être, les plus anciennes générations rêvent encore de ce monde où les signes extérieurs d’autorité inspiraient la crainte, faute de contraindre au respect ! Les Russes « blancs », puis les « rouges », avaient conquis le pays « bleu » des potentats locaux tyranniques. Ils avaient annexé des régions désertiques mais dotées de deux grands fleuves conduisant à cette mer d’Aral, source de vie. Une décision productiviste stalinienne transforma la terre aride du Kyzil Kum en terre d’asile pour ce coton, dont avait tant besoin la société soviétique.
La neige blanche tomba sur le sol, et il fallut scarifier le sol avec des canaux creusés par les condamnés au Goulag, absorbant ces merveilleux espaces argentés qu’étaient le Syr-Daria et surtout l’Amou-Daria. Anémiés, ils se trainent désormais jusqu’à cette mer transformée en un immense lac se rétractant comme une peau de chagrin pour celles et ceux qui vivaient sur ses rivages. Si à Cuba il faut aller couper la canne à sucre, en Ouzbékistan il est inévitable de faire sa « cure » obligatoire de collecte de ces légers flocons ouateux, richesse essentielle du pays. Des montagnes blanches vite bâchées représentent l’une des richesses ouzbèkes comme des terrils d’une mine à dollars. Les Russes ont imposé cette culture envahissante, épuisante pour la terre, exigeante en eau et l’Ouzbékistan ne peut plus s’en débarrasser. Elle lui colle à la peau, ce qui rend douloureuse toute réduction de son impact. Les fleurs de coton qui éclatent de leur coque ne sont pas aussi innocentes que le suggère leur blancheur. Pas plus que ne le sont ces rizières confiées aux coréens, déportés en une journée par un Staline inquiet de la porosité de la frontière avec la Corée, avant le début du conflit avec le Japon. Des enclaves territoriales, décidées au nom de l’exacerbation éventuelle des querelles ethniques ancestrales, permettant de juguler des révoltes massives restent aussi en héritage. Il faudra encore bien du temps pour estomper cette présence encombrante qui a pourtant traqué l’opium du peuple, réduisant les poussées religieuses. Karimov cherche d’ailleurs à se débarrasser des symboles, mais en restant dans le droit fil de leur construction.

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2 réponses à Un passé très coton

  1. Jean dit :

    Amusant, la ligne jaune et la longue file d’attente, et la police des frontières qui ne rigole pas, ça me rappelle l’arrivée aux Etats Unis

  2. Suzette GREL dit :

    Même problèmes entre la Jordanie et Israël ou l’angoisse te gagne alors que tu n’as aucune raison….et tu peux observer que le problème est différent suivant le sens de passage. Tes remarques et ton analyse sont comme toujours judicieuses.

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