Jour de rentrée…politique !

Pas moins de quatre rencontres ce week-end avec une bonne centaine de lectrices et de lecteurs différents, prêts à faire confiance à l’un de « mes » livres. Les séances de dédicaces restent des moments privilégiés de rencontres avec des gens de tous les horizons qu’il faut, soit décider à faire un investissement dans un ouvrage, soit conforter dans le choix qu’ils ont fait. Dans un cas comme dans l’autre, la modestie est mise à mal puisque c’est de son « œuvre » dont on parle. Et ce n’est jamais très facile de parler de soi face à des personnes que l’on voudrait confiantes sans que l’on soit contraint de leur décrire ce qu’elles aspirent à… découvrir. Le système de l’édition dérape, avec une étonnante profusion de publications. Dans les salons du livre de Saint Estèphe et de Guîtres, il y avait chaque fois une bonne centaine d’auteurs, et des milliers de bouquins, de tous les formats, de tous les modèles et surtout de tous les genres. Une profusion dans laquelle il est très difficile de se reconnaître, à moins que l’on connaisse l’auteur… En fait, c’est plus la notoriété acquise par la signature que le contenu du livre lui-même qui passionne l’acheteur. Il souhaite souvent avoir plutôt une « étiquette » qu’un « contenu ». Le système des apparences fonctionne à plein régime.
Durant des heures, je me suis donc efforcé d’expliquer que, pour ma part, je souhaitais mettre derrière un roman un objectif précis et que sa construction ne saurait être le fruit d’une imagination débridée. La difficulté c’est de le suggérer sans l’affirmer, car le plus sûr moyen de faire fuir un acheteur potentiel reste d’afficher un but trop ambitieux, et quand il est « politique », dans le sens le plus noble du terme, ça devient une tare dramatique. Et pourtant, tout est forcément « politique », n’en déplaise aux tenants d’une vision « hermaphrodite » de la vie sociale. Derrière l’intrigue très autobiographique de « jour de rentrée », il y a en effet une « intention didactique », et pas seulement le plaisir de donner de la chair à des événements que certains ne manqueront pas de considérer comme sans intérêt. Au risque de choquer, je n’arrive pas à concevoir que l’on puisse écrire pour les autres sans transmettre autre chose que des mots. Le patient cheminement d’une histoire mène donc vers une destination.
Il y a maintenant quelques semaines, des milliers de diplômés ayant satisfait aux contrôles de l’élitisme du système éducatif actuel, ont été parachutés, un « jour de rentrée », face à des élèves dont ils ignoraient tout. Un véritable drame pour la République, qui a été occulté par des faits divers (polémique sur les Roms, luttes sur les retraites, procès symboliques…) bienvenus. Le cap est passé et les démissions se multiplient, car la perception que peuvent avoir des « agrégés » ou des « masterisés » du rôle qu’ils ont à jouer, sans aucune formation, devant des lycéens, des collégiens ou des enfants de maternelle, n’a rien à voir avec les réalités. Les nouveaux enseignants sont directement affectés dans les classes, sans avoir enseigné réellement de manière encadrée. Les stages ne sont proposés qu’à un candidat sur trois. De plus, ils seront de faible durée, n’ouvrant droit qu’à des « gratifications ». Comme ils se feront lors de l’année du concours, la plupart des candidats ne s’y investiront pas, ou les éviteront. En outre, n’importe quel master permettant de passer le concours de recrutement, il n’est même pas obligatoire de passer par un master d’enseignement pour devenir enseignant… Or la pédagogie de l’enseignement ne s’improvise pas !
Le fil conducteur de « jour de rentrée » n’est donc pas narcissique ou égocentrique, car il mène à ce moment clé où l’on entre pour la première fois dans le vase clos d’une classe. Tout se joue en quelques minutes, car « en face », le jugement est rapide, sans pitié et difficile à modifier par la suite. Croire que l’on peut entrer dans cette vie professionnelle avec des certitudes et les mains dans les poches constitue une grossière erreur. Et justement, toute l’intrigue de ce second roman vise à rappeler que les vocations des hussards noirs reposaient parfois sur des années d’imprégnation allant de la sixième dans un cours complémentaire, au passage de l’autre coté du bureau. Une sorte de « conspiration » des « maîtres » dont on ne s’apercevait jamais, mais qui était bien réelle. Chaque pas était encadré, surveillé, estimé, afin que soit détectée et préparée la relève potentielle…. Obstination à offrir une promotion réelle similaire à celle que l’on avait eue ; volonté d’être digne des valeurs qui avaient été à l’origine de sa propre réussite ; ardente solidarité professionnelle née d’une vision commune de l’engagement ; attachement à la prise en compte des paramètres sociaux : les enseignants n’avaient pas besoin de réunions, de conseils, de colloques, pour agir unanimement puisqu’ils avaient majoritairement reçu la même formation via les écoles normales.
« Jour de rentrée » c’est donc bel et bien un roman « politique », qui condamne la suppression volontaire d’un système ayant protégé la République durant deux siècles. Pour qu’il y ait une École de la République, il fallait des écoles normales : ce n’est pas là un détail qui puisse attendre. Déjà, sous la Convention, présentant le 2 brumaire an III (24 octobre 1794) le rapport qu’il a rédigé avec Garat sur l’établissement des écoles normales, Lakanal met les points sur les i : alors que la France n’a pas encore « les écoles où les enfants de six ans doivent apprendre à lire et à écrire », établir des écoles normales, c’est commencer à dessein le grand édifice de l’instruction publique « par le faîte », parce que c’est là l’unique moyen d’organiser « sur tous les points de la République, des écoles où présidera partout également cet esprit de raison et de vérité dont vous voulez faire l’esprit universel de la France ». Lakanal, Ferry (le vrai !), le discours est un : des écoles normales sont indispensables, et même premières ! L’adjectif « normal », précise Lakanal, vient du latin « norma », la règle. Ces écoles, énonce-t-il, doivent être en effet « le type et la règle de toutes les autres ».
« Dans ces écoles, poursuit Lakanal, ce n’est donc pas les sciences qu’on enseignera, mais l’art de les enseigner ; au sortir de ces écoles, les disciples ne devront pas être seulement des hommes (et des femmes) instruits, mais des hommes (et des femmes) capables d’instruire… » Un principe tué par Lionel Jospin, le 10 juillet 1989, sous l’influence d’un conseiller nommé… Claude Allègre ! Je lui enverrai ce livre, dédicacé, en lui rappelant où nous a conduit en 2011 cette lapidation d’un système qui avait largement fait ses preuves.

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