Le soir du punching-ball !

Il faut avoir parfois sa vocation d’élu chevillée au corps dans le contexte actuel, et plus encore garder en soi le besoin viscéral de convaincre, pour ne pas subir la tentation de Venise. Il est vrai aussi que tout dépend de la manière dont on conçoit le rôle social que l’on a obtenu. « J’ai voté pour vous et je constate que vous ne faites rien pour nous ! » m’a lancé dans une réunion publique de parents d’élèves mécontents, l’un des participants, irrité que je tente de justifier ce dont il ne voulait pas. « Ah ! je le savais, a ajouté une autre, particulièrement virulente. C’est encore une histoire de politique ! ». Il y eut aussi « si je comprends bien vous sacrifiez nos enfants ! »…La sentence est lâchée. Inutile de fournir des arguments raisonnables. Le mal est fait. Un élu qui vient seul affronter une salle qui le suspecte à priori de malhonnêteté, de coups tordus et d’arrière-pensées politiciennes n’a absolument plus aucune crédibilité. Et quoi qu’il dise ou qu’il fasse : la sentence est connue d’avance. L’habitude est prise.
Un élu qui vient volontairement s’exprimer face à des citoyens, est forcément vendu et pourri. La méfiance est palpable. Ses arguments n’ont aucune crédibilité puisque ce mec là fait de la politique. S’il avoue humblement ne pas pourvoir fournir des réponses immédiates, précises et correctes, on sent bien qu’il se dérobe. S’il donne un argument juridique concret, c’est pour tromper l’assistance, puisque l’intérêt général apparaît très vite dans tous les groupes sociaux comme la conjonction des intérêts individuels.
Dans ce cas précis, il s’agissait d’expliquer les raisons objectives d’une modification de la carte scolaire pour des affectations d’enfants vers un collège public réputé. J’ai tenté d’expliquer que le Conseil Général n’entre que pour une partie dans le puzzle que constitue l’acte éducatif destiné à leurs enfants. Peine perdue. Les suppressions de postes dans l’éducation nationale ne les intéressent pas. La responsabilité de l’Etat dans la qualité de l’enseignement ne les concerne pas. Ils ont un élu local à se mettre sous la dent, alors la politique nationale, ils s’en moquent. La fausse suppression de la carte scolaire n’aurait pas fait venir un seul d’entre eux… si le débat ne concernait pas leur progéniture. Inutile de tenter de placer la discussion sur un plan objectif, puisqu’ils ne sont venus que pour entendre que l’on ne va pas changer leur gamin de collège d’affectation. Pas un n’entendra un argument, surtout quand l’appréciation de la situation repose dès le départ sur un couac regrettable de concertation ou sur une manipulation habile. C’est trop tard et c’est irrémédiable : les rumeurs, les trucages, les effets d’annonce ont totalement envahi les esprits. Un élu local ne peut être différent de l’image portée par ceux qui évoluent sur les plateaux de télé et qui leur bourrent le mou en permanence, en faisant exactement le contraire de ce qu’ils prétendent. Le drame, c’est que dans les regards, dans les commentaires, on ne trouve pas de signes réels de compréhension. Le doute est installé et il est irrémédiable.
Tenter d’expliquer que le Conseil général n’a pas de responsabilité directe dans la réussite scolaire de leur enfant mais que cette dernière dépend du projet pédagogique, de la qualité des enseignants, des effectifs des classes, des moyens mis en œuvre, relève de la prouesse citoyenne. Le paradoxe réside dans cette opposition entre les effets d’une mesure de carte scolaire externe, et l’absence de réflexion sur la part qui leur revient dans la réussite de leurs enfants. Pour eux, c’est le lieu qui fait la réussite, mais absolument pas le contenu de ce qui est destiné à l’élève. Même si on ne peut pas nier que le contexte social collectif a une influence, il n’est pas décisif dans la volonté d’apprendre de chaque individu. Les a priori ont la vie dure. La pédagogie, au sens le plus large de ce terme, a été diluée, et a totalement disparu des critères de jugement des familles. Seuls les gens conscients savent qu’un bon prof dans un vilain collège est au moins aussi utile qu’un mauvais dans un bâtiment flambant neuf.
Je ne suis pas étonné que les enseignants aient perdu une bonne part de leur aura dans la société, puisqu’ils disparaissent face aux idées reçues.
J’ai tenté d’expliquer. J’ai tenté de répondre aux préoccupations. J’ai tenté de justifier ce qui leur paraissait injustifiable car dirigé contre eux… alors qu’il ne s’agit que d’une mesure globale prise sur des critères collectifs. Ils exigent des réponses à leurs questions, mais ils ne les admettent pas si elles ne vont pas dans leur sens. Inutile de leur donner des explications basées sur l’intérêt national. Dès qu’ils auront obtenu satisfaction, ils abandonneront le terrain de la contestation pour y revenir quand ils seront à nouveau personnellement en danger. C’est ainsi que tous les sujets qui touchent à l’environnement proche mobilisent ponctuellement les foules, alors que les grands enjeux ne passionnent personne. La même rencontre sur le thème « quel collège demain pour vos enfants ? » n’aurait pas mobilisé la majorité d’entre eux.
Mon déplacement aura été nul et inutile. Et je comprends pourquoi je me suis retrouvé seul devant une salle bondée… Peut-être que, pour une fois, je vais admettre que les absents n’ont jamais tort. Pour celui qui, présent, ressemble vite à ces « mounaques » qui garnissent les stands des kermesses, et qu’il faut faire basculer avec des balles de chiffons ou garnies de son, la situation est plutôt inconfortable, mais je regrette toujours de ne pas avoir davantage d’occasions de la vivre. C’est vivifiant d’échanger, de se battre avec ses arguments seul contre tous. J’adore. J’ai l’impression d’appartenir à un roman de cape et d’épée quand il existe un déséquilibre dans le duel. Ferrailler à droite ou à gauche. Se prendre un coup. S’adapter au terrain. Tenir sa position. Autant de privilèges que seule la démocratie locale permet de vivre. Entre ces gens là et moi, il n’y avait aucun filtre ni aucun médiateur. C’était du direct… qui rend humble.

Ce contenu a été publié dans pARLER SOCIETE. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

12 réponses à Le soir du punching-ball !

  1. J.J. dit :

    Que peuvent peser des arguments objectifs et de bon sens face à ce qu’il faut bien appeler l’égoïsme parental, qui engendre ce mononlogue :
    « Ma fille (mon
    fils) est la(le) meilleure (meilleur). Pourquoi voulez vous discuter puisque j’ai forcément raison !
    Tout ce que que vous dites (et je m’en moque ! )est peut-être bon pour les autres mais certainement pas pour l’être d’élite que j’ai engendré !
    Et d’ailleurs vous ne savez pas, vous ce que c’est que d’être parent.
    Qu’ais-je à faire de l’intérêt général ? Seules comptent mes petites affaires. »

    Il faut l’avoir vécu et entendu pour le croire et l’on sort souvent amer et épuisé de ce genre d’affrontement.

  2. mlg dit :

    Et encore tu n’as pas eu droit au « vous prenez nos enfants en otage » très en vogue depuis une quinzaine d’années!!

  3. J.J. dit :

    Oh que si !
    Surtout les jours de grève, qui sont comme chacun sait des moments financièrement très avantageux, de pur bonheur et de farniente, une bonne raison d’allonger les vacances, déja qu’ils ne font pas grand chose etc…etc…)
    Mais on ne peut pas tout raconter…

  4. BELET dit :

    Les réactions des parents de Sadirac face à une sectorisation de leur commune sur le collège de Floirac nous rappellent, parmi d’autres, celles des parents d’Artigues qui, à près de 75%, évitent le collège de secteur situé à Cenon ( en rejoignant le secteur privé…). La frontière entre l’urbain et le péri urbain semble encore infranchissable… Nous confirmons que les moyens consacrés aux collèges publics mobilisent beaucoup moins que l’adresse du collège…
    Famille BELET parents d’élèves FCPE à Artigues et Cenon

  5. BB dit :

    Effectivement la prestation de Mr Darmian était à l’image de sa conclusion : une représentation théâtrale. Nous sommes en droit d’attendre autre chose des hommes politiques surtout quand ils décident sans concertation de l’avenir de nos enfants…et en l’occurence avec nos impôts.

    • JMD dit :

      Parfait. Ce commentaire confirme de manière irréfutable la manière dont c’est déroulé cette rencontre entre parents d’élèves à laquelle j’avais été invité par les élus de Carignan. Elle illustre parfaitement le comportement des consommateurs d’éducation..et plus encore celui de celles et ceux qui croient qu’ils sont citoyennes et citoyens parce qu’ils tapent sur la gueule d’un élu venu els rencontrer pour tenter d’expliquer ce qu’ils ne veulent absolument pas entendre. J’ai conscience que ma prestation aura été totalement inutile… et que tout était joué d’avance. Les présents attendaient simplement que je confirme leur position qui consite à ne se préoccuper de rien d’autre que
      de ce qu’ils veulent entendre. Un monde virtuel déconnecté de toutes contingenecs concrètes… Et vous avez raison : j’étais véritablement un pauvre guignol !

  6. J.J. dit :

    Les services fiscaux prenent-ils la peine de nous consulter pour établir l’assiette de nos contributions ?
    Une intervention des contribuables dans ce domaine serait jugée comme inopportune.

    Pourquoi certains parents d’élèves s’arrogent-ils le droit de fourrer leur nez dans des domaines où ils n’ont aucune compétence ?

    Chacun son métier et les vaches seront bien gardées.

  7. CG dit :

    Vous mettez tous les participants dans le même sac.Etonnez vous donc que nous mettions tous les politiques dans le même ! Je me suis personnellement battue il y a quelques années dans une autre région pour l’ouverture d’une école publique et l’ai obtenue grâce à une mobilisation de nombreux parents. D’autres parents présents à la réunion avaient certainement un engagement citoyen par ailleurs. Le thème de la réunion était la redéfinition de la carte scolaire et rien d’autre et il était donc normale que cela soit le seul sujet de discussion ce soir là ! Nous n’étions pas là pour réfléchir à comment faire évaluer la pédagogie ! Je vois seulement que mon enfant pourrait aller à vélo à son collège et que des gens très intelligents préfèrent lui faire faire 3/4 heure de bus pour aller dans un collège HQE. D’un point de vue politique effectivement c’est plus payant ! Pour votre défense, je suis sûre que tous les politiques seront à l’inauguration du collège alors qu’ils n’ont pas eu le courage de venir à cette réunion, contrairement à vous !

  8. DG dit :

    Il s’agit bien de choix politiques locaux lorsque le conseil général decide d’investir 13.7 millions d’euros dans un deuxième collège situé au coeur d’une cité difficile alors qu’un seul collège suffirait pour accueillir tous les enfants floiracais. Combien de collèges en France ont été construits dans des contextes similaires et sont en sous effectifs parce que les gens ont tout simplement peur pour leurs enfants. Demandez aux Haut Floiracais pourquoi ils ne veulent pas envoyer leurs enfants dans ce futur collèges flambant neuf. Combien de professeurs (ce qui est un bon indicateur) y mettent leurs progénitures ? J ai vécu dans des cités et je ne souhaite pas envoyer mon enfant dans un collège, où les grands frères attendront dans et hors les murs pour faire la loi. En termes de sécurité je n’ai plus confiance. La mixité sociale j’y suis personnellement favorable. Mais je ne comprends pas que l’on puisse envisager de parler de mixité en envoyant 30 gamins de quartier dit favorisé au milieu de 200 enfants défavorisés. Je ne comprends pas que les politiques qui prennent la décision de construire un collège au milieu d’une cité difficile n’ont pas compris que l’on mettait ces enfants dans un ghetto : ils vivent, dorment pour certains à 100m du collège, passent pour la plupart leurs vacances sur place. Où est la perspective ? Je ne mets pas en doute la qualité des enseignants et de leur implication (quand elle n’est pas subie) mais il me semble que l’on parviendrait plus facilement à une mixité bénéfique pour tout le monde en intégrant (et pas seulement en envoyant) ces enfants défavorisés dans des quartiers favorisés.

  9. Meletdol dit :

    Moi j’ai l’impression que vous vous êtes surtout bien marré à Carignan.
    Après avoir embrouillé tout le monde sur les responsabilités du CG, vous avez expliqué que de toutes façon vous ni pouviez rien et que c’était la faute de l’éducation nationale.

  10. GA dit :

    bonjour ,
    est ce que votre poste de maire et de conseiller vous permet de traiter les citoyens qui se trouvaient en face de vous de cette manière « ces gens là » , je trouve cela très péjoratif de la part d’un conseiller général!!!!!Je pense qu’il est normal que l’on s’inquiète pour nos enfants et comment les gens de votre commune réagiraient-ils à notre place?

  11. Meletdol dit :

    Nous n’y avons pas été conviés !!!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.