Les soirées printanières des patates douces

C’était il y a maintenant un demi-siècle, dans la nuit qui tombait lentement. Après une longue journée de travail, débutée quand un large disque solaire joufflu montait par-dessus les rideaux des arbres, pour rassurer la nature sur sa volonté de réchauffer l’atmosphère, mon père attaquait ses heures supplémentaires. Elles étaient entièrement consacrée à l’autosuffisance de la famille avec la gestion d’une parcelle de terre jouxtant la mairie de Sadirac. Il lui fallait lutter sur ce lopin d’espoir, avec frénésie, contre une plante envahissante, dont l’odeur me reste encore en mémoire. L’armoise apparaissait, en effet, dès que la jachère était maintenue, malgré tous les efforts de l’année précédente.
Avec un cheval prêté, puis des tracteurs empruntés, puis enfin avec un motoculteur Staub, sorte de monstre dévoreur de terre acheté grâce à de patientes économies, il passait et repassait sur « sa » terre pour éliminer cette ennemie inexpugnable. Il lui fallait une robustesse exceptionnelle dans des bras courts, noueux, pour maîtriser son engin destructeur, pendant que nous étions chargés avec mon frère, de détecter les racines ou radicelles remontées à la surface, afin d’exorciser cette présence maléfique, préjudiciable aux récoltes ultérieures. Cette préparation méticuleuse occupait les premières semaines du mois de Mars, quand les soirées restent encore incertaines car, sur le calendrier de ce qui était encore les Postes Télégraphes et Téléphones, il avait repéré les jours où la lune permettait de… planter dignement les pommes de terre !
Dans la cave, sur une vieille toile cirée, la semence était aussi en attente de cette période favorable où elle donnerait son énergie, afin que poussent les véritables germes porteurs de récoltes automnales. Régulièrement, nous descendions pour, justement, d’un coup de pouce sec, enlever ces « pousses » qui épuisaient leur tubercule support ridé en s’étirant au maximum, comme si elles recherchaient la terre dans le ciel. Chaque « patate » avait été soigneusement sélectionnée, quasiment dès la récolte de l’année précédente, par sa taille et sa fermeté. Pas question d’y toucher même si parfois, en fin de stock, la tentation pouvait être grande. La « bintje » avait la préférence de mon père, qui échangeait avec ses copains de confiance quelques kilos de semence afin de renouveler les « mères porteuses » des repas de l’hiver. La race venue du Nord n’avait rien d’extraordinaire sur le plan gustatif, mais sa productivité élevée, avec des tubercules de forme ovale-arrondie de calibre moyen assez élevé, permettait d’assurer le but recherché : sécuriser toute la famille !
La grand soir arrivait au début du mois d’avril, après que la terre se soit reposée. Ma mère, mon frère et moi, entrions dans un plan de bataille s’étalant sur un ou deux jours selon le temps. Jusqu’à la nuit, nous participions à la plantation des patates, opération aussi essentielle que la journée du tue-cochon chez mon grand-père. Accolée à la rigueur d’un cordeau, la plantation s’effectuait avec un ordonnancement très précis relatif à la profondeur du dépôt de la semence, l’écartement entre les trous, l’espace à laisser entre les rangs. Croire que planter les patates serait une affaire familiale banale serait méconnaître véritablement l’importance de cet acte porteur des espoirs basiques de gens soucieux de se préserver des aléas de la vie sociale. Il n’y avait aucune arrière pensée de profit, aucun calcul mercantile dans ces soirées situées après que les premières hirondelles aient fait le printemps.
Dans le silence du soir, le chant des oiseaux accompagnait ces moments d’une enfance qui n’existe plus. Il y avait le premier, le plus prometteur, celui d’un merle perché tout là haut au sommet des sapinettes de chez le voisin d’en face. Il envahissait l’air par les variations joyeuses d’un artisan désireux de clôturer un chantier ouvert à l’aube. Impossible de le détecter dans l’obscurité naissante, mais il était bien là, décontracté, simplement heureux de la qualité de la soirée. Cette compagnie « ordinaire » n’avait pas le même charme pour moi que celle d’un autre artiste, totalement invisible, mais véritablement annonciateur de lendemains qui chantent : le loriot ! En fait, son retour d’Afrique signifiait que la plantation des patates avait pris du retard à cause de la lune, puisqu’il arrivait dans les quinze premiers jours d’avril. Rares sont les personnes qui peuvent affirmer avoir vu ce messager, pourtant flamboyant, du printemps. Il arrivait aussi que le silence de la nuit naissante soit percée par les arabesques ciselées d’un rossignol séducteur. Mais en ce qui me concerne, le loriot reste associé au point de départ de l’aventure annuelle de la plantation des patates nourricières. Je ne peux pas entendre sa sérénade, en bord de forêt ou dans la campagne, sans penser à cette solidarité familiale dont je suis rétrospectivement fier. A la dernière semence enfouie dans le sol, mon père pouvait lâcher : « on aura toujours des patates à manger ! ». En fait, il faudrait encore mener la guerre à l’armoise, puis à celle beaucoup plus attrayante, plus glorieuse pour moi, qui serait conduite, sulfateuse sur le dos, contre les doryphores ! Une autre histoire…

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7 réponses à Les soirées printanières des patates douces

  1. Annie PIETRI dit :

    Un moment de poèsie et de nostalgie qui nous change des horreurs qui envahissent écrans et ondes dans ce monde que nous vivons, et qui est devenu un monde de brutes !

  2. BENIZEAU Guy dit :

    Merci Jean-Marie pour ces souvenirs d’enfance d’un printemps qui s’installe.
    Chez moi aussi, il fallait que la terre soit nourricière pour nourrir la famille et les heures de labeur pour la rendre productive sont toujours dans ma mémoire. Pourtant, quand on est haut comme trois pommes on n’en comprend toujours la nécessité ! Aujourd’hui je mesure toute la richesse apportée par ces moments de cohésion familiale.

  3. BENIZEAU Guy dit :

    correction de la syntaxe de mon avant-dernière phrase : « on n’en comprend pas toujours la nécessité. »

  4. J.J. dit :

    « on aura toujours des patates à manger ! »
    Toujours d’actualité !

    Une ancestrale voisine, qui a fêté il y a dejà quelque temps ses 90 ans et qui grattait encore son jardin l’été dernier dit à son fils, (qui n’est plus un jeune homme…)quand il a fini de planter les pommes de terre :
    « Si il y a la guerre, on aura toujours des patates à manger. » Sinistre souvenir indélébile.

    Le signal, chez nous n’est pas la lune, mais la floraison du lilas, mais déja on a entendu la grive chanter…

  5. Florence dit :

    Quel plaisir de lire un texte qui nous replonge encore dans des souvenirs extraordinaires. A Blayet, avec mes frères et sœurs,mes cousins et les voisins ( que des gamins !), nous prenions plaisir
    à ramasser les pommes de terre avant les adultes pour nous en servir comme armes redoutables dans des batailles acharnées de conquérants.
    Les « vieux » nous traitaient de sales garnements et nous partions alors
    à la conquête d’autres territoires : les champs de maïs !!!
    Nous avons plus d’une fois pesté quand il nous fallait traire les vaches, donner à
    manger aux cochons, poules, lapins et plus tard, alors que nous étions en vacances
    chez tati Pierette et tonton Mario, que nous devions ramasser les fruits, les calibrer pour les mettre en cagettes, faire cuire les betteraves dans cette grosse marmite en fonte….
    Mais que de souvenirs heureux !!!!! Que de souvenirs sains !!!
    Aujourd’hui, les vaches ne sont que des images puisque le lait sort des boites ;
    les pommes de terre sortent du sachet mais pas de la terre, etc……
    Je suis même certaine que des associations porteraient plainte : « vous imaginez, ils font travailler des enfants «
    Oui, on faisait travailler les enfants……on leur apprenait la vie, la terre.
    Aujourd’hui on ne sait plus où on va, mais moi je sais d’où je viens.
    Merci Jean-Marie de m’avoir fait me replonger dans de tels souvenirs !

  6. François dit :

    Quel incroyable pouvoir dans ce tubercule nourricier qui, en sauvant de la famine une France affamée, rendit célèbre Parmentier comme aujourd’hui, il réveille la plume d’un auteur en ravivant nos souvenirs de « petits garnements » !
    Merci Jean-Marie.

  7. Suzette GREL dit :

    la « cueillette » des doryphores donnait lieu à des paris dans des courses engagées en soirée, aprés avoir fait le concours du plus grand nombre ramassé.
    Mais que la purée était bonne avec le lait de « la marguerite » blanche et noire du voisin…même si elle était rarement accompagnée par de la viande réservée pour la fête à Créon.

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