De quel "jeu" parle-t-on sans honte?

Dans le stand de presse de la gare de Saint Pierre des Corps, comme dans toutes les gares, la une du journal Le Figaro figurait en bonne place. Cette exposition visait à attirer les centaines de voyageurs qui, d’une manière ou d’une autre, subissaient sur la ligne Bordeaux-Paris les aléas (une fois encore) de la privatisation dévastatrice de la SNCF. « Comment la France mène le jeu » titrait ce grand quotidien de Droite aux accents patriotiques permanents…Cette manchette voisinait avec une photo du futur film de Daniel Auteuil, consacré à la fille de ce puisatier immigré italien, soucieux de l’honneur de celle qui est son plus beau trésor. Il y a, dans cette œuvre de Pagnol, au départ, la volonté d’ouvrir les cœurs aux courageux immigrés italiens, grands travailleurs manuels.
Le puisatier s’appelle Amoretti, et son plat favori, c’est la polenta, le plat du pauvre par excellence. En 1939, Patricia, se retrouve enceinte de Jacques Mazel, un jeune aviateur (pilote de chasse), fils de bonne famille. Or, celui-ci est mobilisé pour aller combattre les Nazis, et ses parents refusent de reconnaître l’enfant. Amoretti chasse sa fille de la maison. Peu après, Jacques Mazel est porté disparu, son avion s’étant écrasé en flammes derrière les lignes allemandes. En fait, c’est un mélange de l’actualité et du problème récurrent du racisme… ordinaire dont personne ne parle véritablement, et surtout pas dans Le Figaro, quand on ressasse les propos de Guéant ou de Mme Le Pen !
En fait, les deux titres sont complémentaires puisque le « jeu » dont parle la rédaction du journal, c’est bel et bien la guerre, puisque le « papier » vante les souhaits du chef de l’Etat Français de redorer son blason de chevalier du G20 ! Il faudrait demander aux populations d’Afghanistan, de Libye ou de Côte d’Ivoire qui ont pris des bombes sur la tête, de tous les bords, si elles s’amusent follement grâce au « jeu » inventé par les grands de ce monde, où les « justiciers « paradent, comme toujours, loin du front !
Les tergiversations qui ont été celles de ces adeptes des déclarations flamboyantes contre des dictateurs, dont ils ont antérieurement soigneusement évité de critiquer ouvertement la gouvernance, conduisent désormais à des situations semblables à celles des sables mouvants. Le « héraut » de la libération des Peuples opprimés, le « chantre » de la démocratie, qui « joue » avec des avions, des missiles, des porte-avions, des hélicoptères de combat, des agents secrets, a reçu le renfort du sauveur de l’humanité en péril, Alain Juppé ! Impensable que tout le monde n’apprécie pas les prises de position du Clemenceau de la diplomatie française, avant lequel rien ne se faisait ! Seulement, il y a un problème : les propos changent au fil du jour et la « guerre éclair libératrice » ressemble désormais à un « siège longue durée », sans aucune garantie de succès. Dans tous les cas, les « partenaires » de la France s’évaporent au fil des jours, malgré les communiqués rassurants, comme on les a connus au temps de la Fille du Puisatier.
Un « jeu », écrit Le Figaro ! Diantre, c’est vrai que l’on nous a vendu une guerre « virtuelle », avec des commandements virtuels et des pilotes style Top Gun, des armées adverses virtuelles et des succès… virtuels. Même les intentions sont virtuelles, mais les morts sont, eux, bien réels. Alors, tout à coup, on change de discours et on commence à envisager que ça va durer, et qu’en plus tout aura un coût humain et financier. Et Le Figaro se déchaîne, couvrant le généralissime du monde, d’éloges et plus encore d’arrières pensées. En Libye où « le retrait américain place la France en première ligne ». Et en Côte d’Ivoire « c’est l’Elysée qui a poussé Alassane Ouattara à tenir un discours rassembleur, tout en marginalisant Laurent Ggagbo ». Si l’on y ajoute la présidence du G20 et le prochain sommet du G8 à Deauville, tout est réuni pour parler de « l’omniprésence française sur la scène internationale », comme se vante le journal dont le propriétaire n’est autre que… Serge Dassault. Le journal ne ménage pas ses compliments en direction d’un Nicolas Sarkozy « à la manœuvre ». Il serait en train de rééditer le coup de 2008, lorsqu’il présidait l’Union européenne et « qu’il avait mis fin à la guerre en Géorgie ». Rappelons que les avions qui interviennent, avec le fric des contribuables français, sont ceux des établissements Dassault, et qu’avec de tels « outils », la guerre contre Kadhafi ou Gbagbo ne peut être qu’un jeu !
Serge Dassault avait expliqué que les journaux devaient diffuser des « idées saines », car « nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche ». « J’espère que vous allez cesser de former des journalistes de gauche ! » avait lancé Serge Dassault, nouveau patron de la Socpress (70 titres), à des responsables du Centre de Formation des Journalistes. À la suite de ses propos sur la subordination du journal à son propriétaire, des troubles surgissent pendant quelques mois au sein de la rédaction. En octobre 2008, Le Monde rapportait des témoignages de journalistes du Figaro qui se plaignaient de la pression exercée par Serge Dassault sur la rédaction. Avec un titre de une de ce type (1)? il va devoir décerner des médailles du travail? et le Chef de l’État Français des médailles militaires !
On sait déjà que Kadhafi tiendra des mois et des mois, sauf à envoyer un corps expéditionnaire sur le terrain, ce qui causera des dizaines de morts au combat. On prépare l’annonce, même si tout le monde sait que des « conseillers » sont déjà présents. Des responsables de l’Otan ont en effet reconnu que leur appui aérien avait des limites, et ne permettrait pas de renverser Muammar Kadhafi par la seule force. Pourquoi le « maître du jeu » ne l’a-t-il pas dit avant ? Gbagbo va-t-il « chuter » ? Le doute est permis selon Le Figaro lui-même. Dans le très intéressant portrait qu’il lui consacre, le Monde décrit un homme particulièrement tenace dans l’adversité. « Encerclé dans sa résidence, le président sortant de la Côte d’Ivoire refuse obstinément de s’avouer vaincu (…). Quand d’autres auraient flanché, baissé les bras et hissé le drapeau blanc, pas lui ! (…) Face aux vagues d’assaut lancées contre sa résidence d’Abidjan, Laurent Gbgabo tient bon ». Et Le Monde d’ajouter qu’ « on peut lui faire confiance, il médite déjà le prochain coup pour tenter de reprendre l’avantage ». Jamais un titre n’a été aussi vrai : la France est maître du…jeu. Absolument révoltant !

(1) sur Le Figaro.fr le titre est différent avec « Sarkozy à la manœuvre »; Chut ! M. Dassault va se fâcher ou ils sont moins fayots !

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2 réponses à De quel "jeu" parle-t-on sans honte?

  1. Christian Coulais dit :

    Dans les mots clefs, il faudrait rajouter PEUPLE, SOUFFRANCE, MORT(S), et en un simple clic, des monceaux de cadavres d’innocents bien réels viendraient écraser notre clavier de jeu virtuel !

  2. Annie PIETRI dit :

    Oui, Jean Marie, tout cela est absoluement révoltant, quand le « jeu » aura pour conséquences la souffrance des peuples, et des dizaines de victimes innocentes…et Christian a mille fois raison d’ajouter peuple, souffrance et morts aux mots clefs qui définissent cette chronique !
    Oui, nous avons largement de quoi être révoltés, et on ne nous a pas demandé notre avis pour engager la France dans ces combats dont l’unique but est de magnifier le « Grand(?) homme »….

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