Je dénonce la philosophie de la délation

L’affaire lancée en début de semaine au Grand journal de Canal + par Luc Ferry, au sujet d’un « ancien ministre qui se (serait) fait poisser dans une partouze pédophile à Marrakech », et que les plus hautes instances de l’État français auraient étouffée à l’époque, va éclipser encore durant plusieurs jours les déboires de DSK, et surtout ceux de Georges Tron. Mieux, en lançant cette accusation, l’ex-Ministre de l’Éducation Nationale a donné un élan nouveau au gouvernement, puisque plus rien ne compte. La chasse au suspect, en dehors de toutes règles déontologiques, est ouverte et dans le fond ce n’est pas plus mal pour faire oublier la « terrible » bactérie tueuse, et la détérioration angoissante de la zone euro. Chaque jour gagné sur les véritables informations qui devraient passionner les citoyens compte désormais dans cette année présidentielle. Certes, rien n’excuse le silence, si les faits sont avérés, mais rien n’excuse non plus la manière dont, désormais, on traite ces affaires. Le culte du « buzz » provoqué à tout prix émerge depuis quelques mois et il existe encore un doute fort sur les véritables commanditaires de ces opérations mettant en péril la démocratie de manière insidieuse mais extrêmement efficace.
Luc Ferry, arrière petit neveu de celui dont il dénature le nom, Jules Ferry, ne peut pas être soupçonné de ne pas connaître le poids des mots. Pire, il a même eu la charge de mettre en œuvre les moyens humains et matériels pour que, justement, les écoliers, les collégiens, les lycéens et les étudiants apprennent à maîtriser parfaitement la belle langue française. Plus que toute autre personne, il ne peut avoir l’excuse de…ne pas savoir ou de ne pas mesurer ce qu’il dit. En fait, il est insoupçonnable de dérapage incontrôlé, quand on connait sa formation dans l’enseignement public. Lui, le professeur agrégé de philosophie ; lui le docteur d’État en science politique, Professeur des universités, sait fort bien la différence entre « dénonciation » et « délation ». Si par malheur le philosophe qui pense sur les pensées des autres avait un trou de mémoire, il faut lui conseiller de consulter le « père des ânes » que tout instituteur d’antan conseillait à ses élèves.
En France, dans le domaine pénal, une dénonciation est l’acte par lequel un citoyen porte à la connaissance des autorités policières ou judiciaires une infraction commise par autrui. La dénonciation est dans certain cas ordonnée par la loi. Elle s’oppose à la plainte qui est une dénonciation émanant de la victime elle-même. En général, elle a un caractère confidentiel, officiel, et engage la responsabilité de celle ou celui qui effectue la démarche, puisque la loi a prévu la situation de « dénonciation calomnieuse ». En fait, on trouve dans l’histoire de France des exemples de « dénonciations » précises ou argumentées durant l’ancien régime. Les plus célèbres d’entre elles étaient consignées dans le « journal » de La Bastille : « Monsieur, Je me suis informé du contenu du présent placet. Et j’ai appris par plusieurs personnes du voisinage que ladite Marie Joseph a été à l’hôpital pour raison de débauches. Les mêmes voisins nous assurent que depuis qu’elle était sortie de l’hôpital, elle n’avait cessé de faire commerce de débauche avec un homme marié qui se nomme Masson Sarrazin. Outre ce que les voisins m’ont dit, j’ai remarqué qu’il y avait un certificat de M. le curé de Saint-Nicolas-des-Champs au bas du présent placet au moyen de quoi j’estime qu’il y a lieu de la faire enfermer à l’hôpital. Commissaire Blanchard. Ce 2 août 1728 » Luc Ferry n’est pas même allé jusque là, lui qui fut le garant de la morale dans ce système éducatif qu’il a critiqué, ou même vilipendé comme non conforme à ses attentes en matière de formation des générations futures. En fait, il vient de légitimer comme… philosophe patenté une démarche jusque là inusitée : la dénonciation médiatisée en direct, alors que dans toute l’histoire, elle restait secrète et souvent anonyme.
Il est, en effet, indispensable de rappeler que pendant la Révolution française, la pratique de la dénonciation avait été légitimée et encouragée par le pouvoir révolutionnaire. La période de l’Occupation fut propice à de nombreuses dénonciations de Juifs, de Résistants, de réfractaires au STO, de communistes, ou même de simples ennemis personnels innocents. Le plus inquiétant, c’est que la pire période durant laquelle on a dénoncé à tout va fut celle du maccarthysme aux Etats-Unis… Nous sommes sur la route du retour.
Luc Ferry, homme de lettres, ne pouvait pas ignorer qu’il a délibérément, par son annonce accusatrice imprécise légitimé médiatiquement le côté le pire de la vie sociale : la délation.
Tournée contre un individu ou un groupe d’individus, la délation est faite contre un individu ou groupe de personnes, pour son gain propre (existentielle ou matérielle) ou pour lui nuire de manière malveillante (jalousie ? envie ? haine ? ambition ? intérêt ?) . Il arrive que le délateur soit « rémunéré » ou « récompensé » par un « pouvoir » qui cherche à obtenir des renseignements contre ses adversaires ou ses ennemis. C’est une forme d’opportunisme que l’on retrouve de manière récurrente dans l’histoire et dans un grand nombre de civilisations qui ont affronté des crises morales fortes. Là encore, en général, on se garde bien d’étaler ce comportement sur la place publique, mais les temps ont changé.
Notre grand philosophe n’a pas l’envergure de Zola pour lancer sur un support médiatique un « J’accuse », mettant sa propre vie en danger pour dénoncer les injustices faite aux autres… Il avait beaucoup d’autres moyens pour tenir son rang, et il aurait pu, par exemple, adresser, pour apaiser sa conscience, une belle lettre motivée, précise, argumentée au Procureur de la République, qui lui aurait donné la suite qu’elle méritait. Il aurait eu raison de le faire ainsi, car c’est un devoir de faire condamner les auteurs de faits de ce genre s’ils sont réels. Une action concrète, bien que tardive, aurait été méritante. Sauf que personne ne l’aurait su, et qu’il y aurait eu bien moins de citations de son nom dans la jungle médiatique. Et c’est cela qu’il faut dénoncer…car c’es un engrenage terrible, dont nous ne nous remettrons jamais !

Ce contenu a été publié dans pARLER SOCIETE. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.