Les madeleines musicales des copains d'abord

La halle Baltard qui occupe la totalité de la place centrale de la ville bastide de Monségur ruisselle de passion. Elle contient, comme un cocon géant, des milliers de gens sagement assis, qui ne demandent qu’à sortir d’un quotidien castrateur. Le cœur des 24 heures du jazz se prépare à battre aux rythmes nostalgiques des standards de Sidney Bechet… Un peu comme si tout le monde voulait revenir aux fondements du festival, en hommage à Michel Rostein disparu il y a presque un an. Sur scène, sans déluge sonore ou visuel, quatre des musiciens ayant accompagné le créole dans ses campagnes françaises. Ils ont reconstitué un ensemble destiné à rappeler que les étoiles ne s’éteignent jamais : « Sidney Bechett memory all stars ! » Et de la mémoire, ils en ont, pour aller en permanence chercher en eux ces rythmes, ces sons, ces enchaînements, qui donnent aux autres le plaisir extraordinaire de faire vivre une musique souvenir authentique.
Poumy Arnaud, à la batterie, indéfectiblement flegmatique, alors que tous les instruments à vent soufflent la tempête autour de lui, donne une idée concrète de cette plongée sereine dans un répertoire « historique ». Marcel Bornstein à la trompette, s’installe sur les « nuages » de Django Reinhardt, pour expédier vers le ciel la limpidité de notes maintes fois déclinées. Les doigts de Christian Azzi courent sur le clavier pour exister, au milieu du déluge de diamants musicaux distillés par le saxophone soprano d’un extraordinaire Olivier Franc, ou pour se marier avec la contrebasse joufflue de Alph Masselier. Avec le trombone suave de Benoît de Flamesnil et la clarinette agile de Alain Arnaud, l’ensemble transpire sous la halle, mais c’est uniquement le plaisir magique d’être ensemble et de savoir qu’ils régalent ce public, ému par ce retour sur des mélodies reconnues, mais dont on ne peut pas se passer comme eau de vie du jazz. Tout n’est, pour eux, que joie du partage.
Leur facilité est déconcertante, comme si le retour sur leur jeunesse donnait des ailes à leur talent. Leur bonheur de revenir dans une époque où le jazz se voulait flamboyant, éclatant, virevoltant et toujours joyeux est perceptible. Ils font le job avec une technicité exceptionnelle, mais plus encore avec un enthousiasme communicatif.
Ces « papis » aux doigts agiles sont irrésistibles dans leur promenade endiablée « dans les rues d’Antibes ». Ils gambadent pour cette première véritable escapade musicale de l’été girondin, et peu importe si les nuits là-bas sont plus chaudes que les nôtres, on a le plaisir de les partager avec davantage de simplicité. Sobre mais brillant, efficace mais exubérant, millimétré mais apparemment improvisé, leur jazz ramène toujours à cette notion essentielle de l’art de Sidney Bechet, le plaisir de jouer pour soi et pour les autres.
« Le marchand de poisson » enflamme la halle, car le thème colle à cette soirée marquée par la chaleur, dont la « créolité » de son compositeur ne pouvait pas se faire oublier. Il est là, ce tempérament de feu qui donne au saxo soprane sa dimension d’instrument en or, pour exprimer la joie de vivre. Les « papis » se déchaînent dans la sérénité de ceux qui maîtrisent parfaitement leur effort. La salle est submergée par cet enthousiasme serein, et elle s’ébroue de plaisir en applaudissant chaque reprise. Elle entre dans l’été du jazz de Bechet, avant de se replier sur ses souvenirs individuels sur « petite fleur ». Là c’est autre chose !
Chacune et chacun dans la salle revient forcément sur les conditions dans lesquelles il a cueilli, dans le pré de sa jeunesse, la floraison de ces notes envoûtantes. Les fleurs bleues essuient furtivement des yeux mouillés ou serrent la main de leur partenaire de vie. Pour d’autres, les coquelicots des révoltes relèvent la tête dans les blés de l’adolescence. Il n’y a pas une « petite fleur » qui ressemble à une autre. Elle pousse différemment dans le cœur de toutes celles et tous ceux qui savent fermer les yeux et se laisser emporter par le rêve du thème. La salle se retient, comme si elle ne voulait pas envisager une fin à cette promenade dans le jardin de ses souvenirs… Car c’est le malheur de la soirée : il y a le moment où l’on doit abandonner le chemin du retour sur le temps passé, après avoir vidé la poche de ses madeleines musicales.
« Blue Horizon », « Out of The Gallion », une version de « Summertime »ou « Weary Blues » ont en effet marqué le parcours que l’on quitte à regret. La halle se vide pour déverser ses « privilégiés » dans la bastide noire de monde, avec des « thèmes » musicaux qui montent de partout, mais on est ailleurs. On se sent hors du temps, comme sous l’influence de cette musique venue des tripes, invitant à faire reculer les limites du plaisir. La nuit enveloppe le plaisir afin qu’il ne se refroidisse pas sous l’influence du présent. Ce présent que seul le jazz permet d’oublier, puisque c’est sa première vocation. Plus léger, plus heureux, plus amoureux… sous les étoiles ! Là-haut, Sidney doit être fier de ses potes, car ils ont ramené, durant près de deux heures, une société égoïste aux principes du partage.

Ce contenu a été publié dans pARLER SOCIETE. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.