Le partage douloureux de la fatalité

Des murmures. Des yeux rougis. Des traits tirés. Des petits groupes. La salle citoyenne de la Mairie de Créon n’a pas ses repères habituels. Là où régulièrement se déroulent des moments heureux, des joutes oratoires ou de longs plaidoyers, on sent bien que l’heure est grave. Chaque arrivant va de bras en bras pour chercher cette chaleur indispensable à sa survie. Des sanglots s’échappent comme des appels à l’aide irrépressibles. On est encore sous le coup de l’émotion, de l’horrible nouvelle tombée la veille, de cette rupture brutale de liens d’amitié. Tout le monde hésite entre la révolte contre une injustice et la compassion. La révolte n’est pas loin, face à un farouche sentiment d’impuissance qui envahit les cœurs.

Dans la nuit de samedi, sur une longue ligne droite, un carrefour réputé déjà dangereux, a volé la vie d’un adolescent de 15 ans pour qui la musique était une passion. L’un des benjamins du Jeune Orchestre Symphonique de l’Entre Deux Mers ne sera plus jamais au milieu de siens. En quelques secondes, un homme lui a ôté la vie en oubliant simplement qu’une automobile, comme un revolver ou une Kalachnikov est un outil mortel dès qu’on la place entre des mains inconscientes. Pas question en pareil cas de « légitime défense » ou de « circonstances atténuantes », et aucune pétition de désinformation ne fleurira sur internet. Dans cette salle aux murs blancs d’hôpital tout le monde assume. La parole douce et hésitante libère les uns alors que les pleurs vident les autres de leur angoisse. Des mamans ouvrent le tendre nid de leurs bras. La douleur devient palpable. L’incompréhension aussi. On cherche des informations sur le sort des amis grièvement blessés. Lentement, le courage revient. Les mots maîtrisés ne parviennent pas à rassurer, puisque le langage médical ne prédispose jamais à l’optimisme. Des médecins tentent d’assumer la charge émotive de ces artistes en herbe.

 

Tous étaient heureux puisqu’un concert ne peut être qu’une fête, un festin à partager avec le maximum de convives. En prenant sa place au sein de cet orchestre, on vient y chercher le bonheur du partage, du don aux autres, de son savoir-faire. Enthousiaste, original, ébouriffant, déjanté ou classique le Josem respire la joie de vivre et c’est justement la principale raison de son effroi en ces jours où la mort s’est invitée de la pire des manières. Il ne pouvait y avoir pire moment que le chemin du retour quand on a « communié » avec le public. On en parle. On en reparle. On tente de trouver une explication à cette fatalité que l’on espère ne jamais croiser. Ce carrefour au milieu de nulle part, où les probabilités de rencontrer un funeste destin sont infimes. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? La question revient sans cesse. Elle traverse les regards ou balbutie sur des lèvres. En ces moments là, on voudrait tellement une explication à l’inexplicable.

 La salle bruisse. Il faut supporter cette ambiance où il est difficile d’exprimer son ressentiment. Je serre contre moi le père de l’un des petits les plus touchés qui se bat en réanimation contre la danse macabre qui se joue autour de lui. Aucune parole. Rien. Le respect pour le courage et la détermination. Je ne supporte pas… Je les laisse à leur peine car je me sens étranger au milieu de cet orchestre de l’amitié. Je ne pense égoïstement qu’aux joies qu’ils m’ont procurées depuis deux décennies. « On était heureux la semaine dernière me confie Marion. On parlait de notre future tournée au Mexique, des surprises que l’on préparait et du programme de la saison… » Ils avaient eu cet été la tête dans les étoiles sur la piste, avec des sourires, le succès, le bonheur et des flots de notes destinées au ciel. Les images se bousculent. Je pense inévitablement à ce splendide constat de Marcel Pagnol à la fin de son livre « le château de ma mère ». « Telle est la vie des hommes. Quelques joies très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants. ». je me suis réfugié dans mon bureau… les laissant tous à ces moments où on vieillit trop vite.

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9 réponses à Le partage douloureux de la fatalité

  1. Beau texte. Courage, mais les mots sont impuissants. Je sais que je ne suis qu’un simple mortel qui disparaîtra un jour.
    C’est probablement trop tôt pour établir les causes – ou plutôt l’arbre des causes – et les mesures à prendre.
    Le plus difficile est de faire comprendre aux citoyens dans quelle situation ils se trouvent, quelles en sont les causes réelles et fondamentales, et qu’ils s’approprient collectivement et démocratiquement les mesures à prendre pour l’améliorer, pour les imposer et participer à leur mise en oeuvre.
    Chacun de nous peut changer le monde … Voir http://collectif-roosevelt.fr/

  2. J.J. dit :

    Je ne connaissais pas cet enfant, ces enfants, cependant mon émotion est grande.
    Pour avoir vécu ces moments à côté d’amis ou de parents d’élèves, hélas dans de trop nombreux cas.

    Car on n’oublie pas, jamais.

    Et c’est là que l’on prend conscience que ces enfants à qui l’on s’est efforcé d’ouvrir les chemins de la vie, sont devenus nos enfants.
    Et ce matin encore, en écrivant ces mots, ma peine est immense.

  3. Cubitus dit :

    Encore une fois, il semble que l’alcool soit en cause. Et c’est un gamin de 15 ans, ç’aurait pu être le mien, qui en a fait les frais. Un gosse qui ne demandait rien, qu’à faire de la musique pour distraire les autres.
    Quand va t’on donc se décider à multiplier les contrôles d’alcoolémie et à appliquer une tolérance zéro, pas seulement pour les jeunes mais pour tout le monde. Boire ou conduire, il faut choisir disait le slogan. Des mots en l’air, il y a toujours autant d’accidents dus à l’alcool. Je sais, comme pour les radars, beaucoup, souvent les mêmes, vont argumenter que c’est uniquement pour faire entrer de l’argent dans les caisses de l’État. A croire qu’ils ne se sentent pas nets. Allez dire ça aux parents de ce gamin, aux parents de tous ceux qui ont perdu un enfant parce qu’un abruti s’est cru plus fort ou plus malin que tout le monde.

    Comme beaucoup, il m’arrive de prendre un verre, un apéro ou autre. Mais parce que je sais que je ne vais pas conduire ensuite. Si je dois conduire, de l’eau uniquement ou un café. Même si c’est juste pour parcourir les 6 kms qui séparent mon domicile du bourg de Créon. J ‘ai déjà été arrêté plusieurs fois lors de contrôles d’alcoolémie, 4 fois rien qu’en 2012, dont une fois en rentrant d’un réveillon et une autre fois à Créon, au croisement du Monument aux Morts alors que j’allais juste chercher mon gamin à l’école de musique. Pas fous les gendarmes, c’était juste l’heure de l’apéro. Je dois avoir une tête patibulaire pour être ainsi la cible des hommes en bleu. Et j’ai la fierté de dire que pas une seule fois lors de ces contrôles l’éthylomètre n’a décollé de zéro. Quand un jour, un gendarme m’a présenté l’éthylomètre alors que je rentrais d’un réveillon et que je lui ai répondu « Mais bien volontiers, il m’a regardé bizarrement et m’a répondu à son tour « Vous êtes bien le premier à me dire ça. » Pourquoi ? Qu’y avait il de si surprenant ?

    Un gamin de 15 ans qui avait toute la vie devant lui est mort de la bêtise de notre société et 3 de ses camarades sont sérieusement blessés. Je connais bien le carrefour où ça s’est produit, il est correctement sécurisé. Alors que dire d’autre, le moment de révolte et de sentiment d’injustice passés, et sans entrer dans les habituelles condoléances de circonstance à part que c’est moche.

  4. Cet évènement est tragique, il faut vraiment s’attaquer à ce problème de l’alcool au volant, et plus que tout il faut éduquer les jeunes, ce n’est plus possible que les jeunes boivent autant dans les soirées et qu’ils soient des bombes sur les routes.
    De plus en plus jeunes les adolescents boivent et se mettent sans service, ce sont des jeunes de tous les milieux, que faire? les parents, les profs , les éducateurs tous doivent se mobiliser mais comment? j’avoue que ce problème est complexe.
    Je partage la tristesse et la peine des familles et de tous ces jeunes de l’orchestre

  5. François dit :

    Bonjour !
    D’accord, Cubitus, « Tolérance zéro » même si ce souhait va te surprendre car émanant d’un ancien viticulteur.
    Mais cette mesure doit s’appliquer à TOUS, du citoyen lambda au Président de la République y compris les élus et autres hauts fonctionnaires …. revenant du banquet annuel de l’Amicale Régionale des pompiers ( un exemple au hasard !).
    Quant à la sanction, elle doit être CODIFIÉE donc IMMÉDIATE et SANS PROCÈS. Certes, je sais, par relation, que la Police et la Gendarmerie ne se laissent plus soudoyer sur ce sujet comme ce fut, mais il vaut mieux assurer !
    Cette sanction doit être couplée avec un stage « éducatif » OBLIGATOIRE dans des établissements genre Tour de Gassies ou M A S (maison d’accueil spécialisée pour personnes handicapées): deux ou trois jours en bénévole non pas devant un ordinateur administratif mais au contact de malades en soins ou handicapés à vie ( paraît-il chanceux car vivants ), résultat de cette bêtise humaine qui ne peut admettre « plaisirs et joies » sans imbibition d’alcool ( certes vin mais surtout whisky, vodka, etc ) ou de stupéfiants voire les deux !
    Au passage, permettez-moi de féliciter une responsable (jeune mère de famille) d’un magasin créonnais qui refuse la vente de bières aux ados.Chapeau, C. ! C’est loin d’être le cas dans beaucoup de points de vente, notamment le vendredi A-M !

    Malheureusement, je sais bien que, le temps passant et estompant l’émotion momentanée des responsables législatifs ( CELLE DES PROCHES RESTERA LONGTEMPS PRÉSENTE par les séquelles ! ), ce vœu passera par la case poubelle et que la Terre continuera de tourner en faisant d’autres victimes, chacun et chacune invoquant en son for intérieur la fatalité, le « pas de chance ». Cela s’appelle …….. !
    Oh! Ces propos vont m’attirer de la part de bon nombre de bien-pensants une étiquette d’extrémiste …. (Je vous laisse le choix de la direction !) : Que diable! C’est écrit pour vous obliger à réfléchir POSITIVEMENT pour que toute réjouissance de la Vie ne soit plus, grâce à la bêtise humaine, le préambule de drames.

    Avec mon paternel respect pour cette famille endeuillée,
    Avec mes encouragements pour les jeunes blessés afin que les mains expertes de nos chirurgiens réduisent les traumatismes de cet instant dramatique de vos jeunes vies,

    Cordialement

  6. bonnefond dit :

    Très triste….. faisons chacun notre part pour changer le monde
    un ange nous a été arraché ?
    il est là tant……… qu’on le porte en nous

  7. Brocard dit :

    Il n’y a pas de fatalité dans ce drame, il n’y a aucune puissance absolue assimilée au destin de ces enfants. Ce qui a déterminé d’avance le cours des événements, c’est un automobiliste, ivre, ivre de puissance assassine.
    Il a brisé, volé, violé la Vie de Théo, et traumatisé à vie celle de ses Amis.
    Je pleure Théo, je pleure Didier Laurence et les leurs….

  8. EricF dit :

    Bonjour,
    Bien sur je respecte ces larmes. Tous les jours je travaille pour l’automobile soit plus sure ou moins dangeureuse. Oui il faut empêcher cette imbécilité de prendre le volant en état d’ivresse. Quelque soit la cause de cette ivresse.
    Aujourd’hui une réalité est à prendre en compte, les morts par suicide (avoués) sont deux fois plus nombreuses que celles causées par accident de la route (dont certaines sont aussi des suicides déguisés).
    Merci d’avoir la même indignation la prochaine fois que vous entendrez parler d’un suicide autour de vous, de là aussi vous interroger sur des causes trop souvent abandonnées à la fatalité.
    Toutes les vies sont précieuses.

  9. Le JOSEM était venu sur mon canton pour fêter, avec les qualités qu’on lui connait, la nouvelle salle de musique de Coutras. A quelques pas de mon domicile, sur cette longue route 89, à ce carrefour qui a déjà marqué de son sceau funeste le destin de jeunes et moins jeune, une nouvelle fois la violence routière a encore frappé. Elle nous ôte le bonheur qui rayonnait encore quelques heures plutôt sur le visage de Théo et de ses collègues, pour nous marquer à jamais d’un souvenir douloureux. Celui de la perte d’êtres chers et innocents que l’alcoolisme routier aura une nouvelle fois inscrit dans son livre des victimes. Nous devons tous, à notre niveau de responsabilité, continuer à oeuvrer pour améliorer la sécurité des usagers sur les axes réputés dangereux mais aussi faire en sorte que ce fléau qu’est la consommation exagérée d’alcool par notre jeunesse, ne se conjugue plus qu’au passé. A titre personnel mais aussi au titre de mes responsabilités politiques j’adresse à la famille de Théo Lacombe tout mes voeux de sincères condoléances et à toutes les familles, amis, proches des victimes qui souffrent encore dans leur chair tout mes voeux de prompt rétablissement. A vous Mr Darmian, je vous adresse aussi tout mes voeux de solidarité dans l’épreuve que traverse vos administrés. Sincères salutations. Lyonel Münzer – Responsable UMP du Canton de COUTRAS.

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