Lors d’une visite assez libre à l’Élysée, j’ai pu discuter avec l’un des militaires qui y officie (en civil) parmi le personnel affecté au service du Président de la République, puisque pour des raisons de sécurité, bien des cadres ou des employés sont essentiellement issus du Ministère des armées. J’ai en mémoire ses propos : « quand ils sont élus, les Présidents croient tous qu’ils deviennent les maîtres du jeu, alors qu’ils ne sont que les prisonniers de l’Élysée ». Tout est en effet millimétré, programmé, surveillé, agencé, filtré, de telle manière que leur emploi du temps, leurs décisions, dépendent d’un tas de personnes qui passent leur temps à éviter tout accroc à leur légitimité. La part de liberté et d’initiative se réduit en quelques jours ! « Monsieur » et « Madame », comme disent entre eux les membres de la sécurité, sont constamment au cœur des préoccupations de centaines de gens réputés savants, performants et efficaces : les conseillers ! Ils n’existent que par leur capacité à influer sur les prises de position du Président. Donc, ils prennent une importance plus grande que les élus du suffrage universel.

François Hollande a voulu un « cabinet » discret exactement à l’opposé de celui de Sarkozy. C’était pour lui le changement et le caractère humble de sa gouvernance. Interdiction pour eux de communiquer, de se montrer, de simplement exister : priorité absolue aux ministres et à leur entourage. Ce choix (Guéant, Hortefeux, Guaino et consorts avaient laissé un tel souvenir qu’il fallait le casser!) s’est lentement révélé désastreux, dans un système présidentiel au sein duquel, qu’il fasse quelque chose ou qu’il ne fasse absolument rien, le locataire de l’Élysée est responsable de tout. Depuis le début de son mandat, il est donc à la remorque des foucades des membres de son gouvernement qui rivalisent d’égos sur-dimensionnés et surtout qui règlent des comptes antérieurs à leur entrée au gouvernement. Sous la pression médiatique, le système hollandais a explosé, car il a renforcé l’idée que le Président n’était ni dans la mêlée ni au-dessus de la mêlée, mais qu’il n’avait aucun pouvoir réel. Sur son téléphone portable dont des centaines d’élus ont le numéro (il ne l’a pas changé) arrivent des dizaines de SMS par jour sur des sujets de moindre importance auxquels il répond : « à mettre à l’étude », « vois avec… », « oui » mais jamais au grand jamais « non ! », ce qui conduit tous les auteurs des messages à se penser libres d’agir dans le sens de leur souhait !

Alors, quand François Hollande hausse le ton, c’est à la fois pour retrouver sa place et plus encore pour retrouver peut-être une nouvelle approche de la fonction présidentielle, dont il s’aperçoit qu’elle ne correspond absolument pas à sa vision de candidat. Être Président, c’est toujours être en France un chef… et qu’il le veuille ou non, il repart avec près de 2 ans de retard ! Et le changement est probablement intervenu ce matin ! François Hollande a sévèrement recadré son gouvernement lors du Conseil des ministres, avec l’espoir de clore «définitivement» la virulente polémique qui opposait depuis une semaine Manuel Valls à Cécile Duflot sur le sort des populations Roms. Mais il n’a pas donné raison à l’un plutôt qu’à l’autre… comme quoi sa technique de danseur de cette danse oubliée appelée la Raspa : deux pas en avant et un pas en arrière reste ancrée dans sa philosophie politique. «Ce recadrage a été clair, net, et personne n’a moufté», aurait confié à l’AFP un ministre à l’issue du Conseil. Selon lui, «le président a ajouté, détachant les syllabes: « c’est la dernière fois »». Chiche !

Un autre signe fort a été donné puisque, face à l’offensive liée aux impôts, l’UMP vient de s’accaparer les rythmes scolaires avec une mauvaise foi absolue. Alors, l’Élysée a convoqué les Ministres concernés dont un certain Peillon qui s’est fait copieusement secouer au moment où le bureau de l’Association des Maires de France bougeait et qu’au sénat une mission d’information sur le sujet était créée. Tout le monde, en début d’après-midi, attendait le verdict… et demain (jeudi), la sénatrice Françoise Cartron a été chargée de poser au palais du Luxembourg une question orale sur le sujet, afin qu’émerge la position arrêtée par François Hollande. Le montage a été réglé en soirée par divers coups de téléphone, afin que les médias ne sachent pas le verdict de la réunion. Hollande ne veut plus payer l’addition aux municipales (et c’est trop tard selon moi!) et plus encore aux sénatoriales, des « initiatives » mal préparées, mal jaugées et mal calées dans le calendrier national. Il y a fort à parier que bien des Ministres vont désormais inscrire sur un chevalet la phrase de Chevènement : « Un ministre, ça ferme sa gueule ; si ça veut l’ouvrir, ça démissionne ». En attendant, il y a vraiment du changement de gouvernance élyséenne dans l’air, mais est-ce que cela suffira à persuader les Françaises et les Français que le changement c’est maintenant.